vendredi 7 mars 2014

"Ces povres resveurs, ces amoureux enfans", lettre de Jan Doets à Christine Zottele






«Seulement, j'eux envie
D'entendre les travaux, le trespas et la vie
De ces povres resveurs, ces amoureux enfans,
Qui perdent en amour leurs escus et leurs sens,
Et leurs beaux ans et tout! affin que leur' naufrage
Me servit de patron, d'exemple et de presage,
Tandis que mon navire, au rivage attaché,
N'est encor de ces flots (Dieu m'en garde) agités.»

Constantin Huygens, 1617, à l’âge de 20 ans

Chère Christine,
Merci beaucoup, je me sens  bien flatté que tu m’as invité pour partager un vase,  avec les mots: “J'aimerais bien quelque chose comme un échange de lettres ou de mails, plus ou moins fictifs, qu'en dis-tu?”

D’autant plus car, en lisant ton  blog est-ce-en-ciel,  et tes textes pour notre blog Les cosaques des frontières, je t’imagine rêveuse, romantique et  imbattable par les contretemps de la vie, comme moi. Ton atout est que tu as une imagination sans limites. Qui autre que toi aurait pu inventer une histoire comme ton «Au-bord-de-tout» ?

Je t’ai suggéré que je prenne comme point de départ mon premier voyage en France, en 1956, en faisant suite à mon vase de ce dernier  7 février avec Brigitte Celerier, ce qui révéla  l’origine de mon ‘tic francais’. Tu as accepté ma suggestion gracieusement.

Je t’ai envoyé le roman des débuts de Cees Nooteboom, c’est un livre devenu culte aux années 1950-1970 aux Pays-Bas et en Allemagne, l’oeuvre qu’ il a considérée longtemps comme son “péché de jeunesse”, au point que le philosophe Rüdiger Safranski lui demanda une fois un dédicace dans son exemplaire usé, en ces mots: “Je l’ai lu d’antan à haute voix à toutes mes petites-amies”… Ce livre s’appelle Philippe et les autres et commence avec deux leitmotive: la troisième ligne du poème de Constantin Huygens, ci-dessus et  une ligne de Paul Éluard : «Je rêve que je dors, je rêve que je rêve». 

Il s’agit d’un voyage autostop de quelques jeunes par la Scandinavie et la Provence,  en partie réel, en partie rêvé, de Cees le jeune homme de vingt ans et écrivain débutant. Tu vis en Provence, moi je la visitais un peu en 1956.  J’adore comme toi l’oeuvre de Jean Giono, d’Henri Bosco et de René Char.  Voilà bien les ingrédients pour notre communication en vases.

Je m’imagine que tu n’es pas seulement rêveuse mais aussi interprétatrice de rêves expérimentée  donc je suis sûr qu’avec toi je suis entre bonnes mains. Car, Christine, j’ai toujours eu une difficulté de faire la distinction entre rêve et réalité.

Depuis l’âge de dix-huit ans je rêve continuellement d’une fille aux cheveux noirs. Tu peux me voir ci-dessus en pleine action de rêver (les Anglais l’appellent ‘daydreaming’), la photo a été prise par mon père sans que je le notasse, j’étais trop loin de lui.  Veuille noter sur ma table  la photo d’une femme aux cheveux noirs, une publicité pour Ricard ou Courvoisier que j’avais volée dans un magasin d’alcools, pour rendre ma fille plus palpable. 

Notre communication en vase m’offre la possibilité de faire appel à tes pouvoirs analytiques. J’ajoute que, comme un Fernando Pessoa des marais du nord, j’ai plusieurs personnalités dont une, mon hétéronyme Albert Chiendeau. Il est venu toquer à ma porte un jour et m’a remis un manuscrit entre les mains intitulé:  L'Ovocyte X . C’est curieux: dans son récit il y a beaucoup d’échos de ma vie. Si tu es trop occupée pour le lire entièrement , lis seulement les  épisodes 10-14 où il parle de ma  visite à Marseille en juillet 1956 et ma rencontre avec une certaine libraire. 

Oui,  Albert a raison, je me trouvais à Marseille à cette période, c’était  mon tout premier voyage en France.

Pour mes études d’ingénieur civil je devais faire un stage pratique dans une entreprise et j’avais été invité, avec quelques-uns  de mes confrères de l’université de Delft, à le faire en France, à la Shell. Un jour, au début de  juillet 1956, on s’est rassemblé à Paris. Nous étions dix-neuf en nombre - des étudiants de la France et des Pays-Bas, d’Angleterre, d’Écosse, d’Égypte et d’Iraq, de diverses disciplines, pas seulement techniques. Sur la photo ci-dessous, tu me vois tout à gauche devant, je suis encore maigre comme un manche à balai (venant de tout ce rêver, probablement).

On  nous a donné des cours d’initiation à la langue, on a découvert Versailles pendant un des premiers spectacles Son et Lumière, on a passé toute une journée dans une nouvelle usine de Renault à Billancourt, où on fabriquait la nouvelle  Dauphine en nous expliquant le processus de dessin, inclus les essais dans une soufflerie de modèles d’avion. On a aussi visité Notre-Dame et  c’est là, tout en haut de l’une des deux tours, qu’un Anglais grimpa le paratonnerre, un mât d’un diamètre d’au moins 15 centimètres à la base. Sur la photo, tu le vois derrière l’Irakien à mes côtés, il est le garçon souriant (ou ébloui par le soleil), en tous cas il montre ses dents, et  il a de belles blondes mèches. Cet Anglais a été à la source de mon problème. La source, dis-je, car il s’agissait d’un liquide.




Le moment est venu pour trois d’entre nous de nous rendre à Marseille, car on voulait nous employer à la raffinerie aux bords de l’étang de Berre. Le troisième était un Frisien dont j’ai oublié le nom mais pas l’accent frisien,  il est au deuxième rang le troisième en partant de la droite, avec la cravate et la grande mèche blonde (un trait germanique commun à tous les Frisiens).

Je ne sais pas pourquoi, mais on nous a mis dans un train de nuit, partant à 23 heures de Paris vers  Marseille. On voyageait en couchette style strapontin. En France, à ce moment-là, c’était la canicule, même pendant la nuit . L’Anglais et moi  avions acheté une bouteille de vin blanc, pour ne pas nous distinguer des Français du train. Mais nous avions oublié d’acheter un tire-bouchon… Mon ami poussa le bouchon dans la bouteille et on a bu. Fatigués, on a voulu dormir. Mais où poser la bouteille sans bouchon ?  On a décidé d’en boire tout le contenu et de jeter la bouteille hors de la fenêtre.

Suit  un voyage au bout de la nuit … le train s’est arrêté au moins quatre fois,  longtemps, sur des emplacements de trains de marchandises, pour laisser passer les trains rapides et pendant ces arrêts on entendait le bruit de grands marteaux sur les roues du train … pourquoi voulait-on contrôler les roues aussi souvent? Mystère!

Nous n’avons pas  pu fermer les yeux pendant ce voyage terrible, il faisait très chaud dans le train et l’effet d’une demi de bouteille de vin blanc a été pour moi dévastateur. On a transpiré des litres et des litres (plus que la bouteille!) pendant sept longues heures avant d’arriver à Marseille, vers six heures du matin. Là-bas, on nous a accommodés dans un immeuble blanc en béton, de Le Corbusier ?, chacun dans une toute petite cellule individuelle avec des toilettes communes et je me suis retrouvé en difficulté dès le début, car je ne savais pas comment utiliser les toilettes à la Turque sinon en me déshabillant complètement,  à poil.

Ce matin-là  nous ne pûmes même pas prendre un peu de repos; on nous emmena par minibus à la raffinerie où je débutai mes exercices de francais parlé…  La route était tortueuse entre les collines et “le sport” du chauffeur était de dépasser les voitures au début des courbes (le début des mes arythmies cardiaques d’aujourd’hui). Le sport, car les chauffeurs au sens inverse faisaient de même, avec souvent comme résultat un coup de freins brutal, l’arrêt, l’ouverture de la fenêtre et copieuses enguelade de part et d’autre: “TA SOEUR !!”, “TA MÈRE !!” . Je ne comprenais pas pourquoi on ne prenait pas de nouvelles de la famille en termes moins coléreux…

Mes semaines  dans la raffinerie ne méritent pas trop de détail sauf de mentionner que tout le monde se serrait les mains toute la journée, toutes les journées, encore et encore en se disant bonjour (pour un Hollandais difficile de comprendre ces rituels) ,  et que je suis entré une fois dans un four justement éteint avec un mécanicien pour inspecter les tuyaux,  la température dans le four  était encore au-dessus de 50 degrés,  sur cette photo tu peux voir que j’étais devenu plus maigre encore qu’à Paris. Me revient à l’esprit aussi, que tous les ouvriers buvaient du vin pendant le déjeuner – seuls quelques-uns le mêlaient avec de l’eau (ceux qui avaient des boulots dangereux). Moi je n’avais pas encore bu une goutte de vin de toute ma vie, en Hollande on prenait de la bière et du genièvre.



Pendant le week-end, j’allais me détendre  à la plage des Catalans et c’est là, entouré par des filles  aux cheveux noirs en bikini, sous ce soleil de plomb, le jour d’un record de chaleur (42,5 C) , que se sont entremêlés pour de bon la réalité et l’imaginaire, le sens de la peau et le rêve. Je craquais doucement. Je devais me reposer quelques jours sous le chant des cigales en prenant un St Raphael ou un Dubo-dubon-dubonnet ou un pastis (des liquides que je n’avais jamais bus avant) émerveillé  par l’écorce des platanes, que je n’avais jamais vus de  ma vie et le frou-frou des jeunes jupes sous les dits arbres.
En un instant, tout a basculé... et je ne sais du rêve ou de la réalité, qui m'a gagné. Depuis ce jour-là, je ne sais plus si je vis les choses ou si je les rêve.

Je ne crois pas du tout à l'épisode 15 de L’Ovocyte.  Albert Chiendeau raconte que je suis allé au Japon, que j’y ai rencontré une fille aux cheveux noirs en train de gagner le quatrième dan, et qui pendant sa sieste au bord d’une fosse avait été fécondée par un cygne noir.  En réalité, j’ai vécu des choses plus improbables qua la fiction mais cela est impossible. Je voudrais bien contacter Albert Chiendeau mais  j’ai perdu le contact avec lui. Probablement il est jaloux car il y a peu j’ai assumé un autre hétéronyme dont je ne dévoile pas encore  les détails.

Sa version des faits est totalement en conflit avec les rêves flash qui passent par ma petite cervelle depuis un demi-siècle, toutes les nuits.  Dans son récit, il m’imagine quittant la compagnie d’une petite libraire d’anciens livres, la propriétaire de la librairie “Le Passé simple” à Marseille, pour aller au Japon. Impossible !

Car dans mes propres rêves, la libraire m’a présenté à son ami, un très bel homme, un photographe! Philippe ? Paul ? Les deux m’ont invité d’aller en autostop par la Provence et beaucoup plus loin , dans  les montagnes des Pays-Bas, qui, comme tu sais, s’étendent jusqu’aux Alpes suisses et aux Balkans ! Mon ami Nooteboom a écrit un livre situé dans cette chaîne de montagnes et il ne ment jamais !

J’ai des impressions très vivantes de ce voyage, car je l’ai fait et refait très souvent pendant les nuits.

Par exemple, à Avignon on a rencontré, dans les Halles, une comtesse, la Comtesse Brigitte de Lussanet de la Celerière. Elle nous a invités dans  son château, un édifice  avec un très haut escalier étroit et raide, et elle  nous a accueillis chaleureusement  sur sa terrasse (il faisait encore très chaud). Je me souviens qu’elle était légère comme une elphe, elle flottait dans l’air malgré un faible pour les bintjes, un produit de la  terre de mon pays. Elle se protégeait du soleil par porter un sombrero de vaquero (“il faut vaquer !”, avait-elle coutume de dire, mais je n’ai pas vu de vaches). 

Je tombais sous son charme et c’était   réciproque, car à cette époque moi aussi j’étais léger comme un elfe - donc on était à quatre quand on a poursuivi la route.

C’est une de mes tragédies, Christine, qu’elle ne soit apparue dans aucun de mes rêves après, pourrais-tu y prêter attention pendant ta reconstruction ? Comment a-t-elle pu disparaître de mes rêves, à cause d’un grand choc traumatisant peut-être ? Peux-tu en retrouver des traces?

On a voyagé jusqu’en Suisse où nous avons vécu une expérience particulière. Nous avons dormi quelques nuits  dans un couvent médiéval sur une montagne. L’abbesse qui s’appelait Soeur Anna y dirigeait une crèche pour nourrissons.  Elle était également écrivaine. Le jour,  elle écrivait des chansons religieuses qu’elle épinglait sur un grand  panneau d’affichage divisé en six: vigiles, laudes, prime, none, vêpres, complies. 

Ensuite, nous l’avons espionnée par le trou de serrure et constaté qu’elle écrivait aussi  des textes érotiques, la nuit... sur “La position de l’herboriste” et “Nourritures”,   une religieuse coquine ayant probablement  "fauté" et avec un enfant…  Mon regard errait par sa chambre et je fus abasourdi de voir au panneau …  Christine tu ne vas pas me croire … au panneau  j’aperçus entre les chansons la petite photo en noir et blanc de Jan Jansen à l’âge de seize ans, du cycliste hollandais fameux en France aussi,  qui gagnerait plus tard le Tour  de France ! Penses-tu qu’il aurait pu être un ancien petit pensionnaire de ce couvent ? ou peut-être le fils d’abbesse Anna ?



En quittant le couvent, pour rentrer en France , nous avons rencontré une Madame Claudine Pastel, une belle Luxembourgeoise qui apportait un tas de peintures à l’abbesse, pour lui servir d’inspiration (au cas où),  des plages  (on ne les a pas en Suisse) et des nus (en Suisse il fait trop froid pour se dévêtir). Elle nous racontait qu’elle avait dû discontinuer le dessin de nus par manque de modèles, car chez elle on est vêtu jour et nuit.

Ma lettre est devenue un peu longue, Christine, mais j’ai pensé  qu’il était indispensable que tu connaisses tous ces détails. Je suis impatient d’avoir ta réponse, j’espère que tu peux m’éclaircir sur ce qui se passait entre moi et cette douce comtesse…

Bien amicalement,

Jan Doets




Une lettre reçue de Jan Doets, à l'occasion des vases communicants, et à laquelle j’ai répondu aujourd’hui sur le blog qu'il a initié et qu'il gère http://lescosaquesdesfrontieres.com


Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants: le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. Si vous êtes tenté par l’aventure, faites le savoir sur le group dédié sur Facebook, sur le blog http://rendezvousdesvases.blogspot.fr , ou sur twitter. Les lectures de ce mois sont à poursuivre à partir de http://rendezvousdesvases.blogspot.fr


6 commentaires:

  1. vous m'avez donné le fourni tous les deux - et en plus vous m'embarquez !

    RépondreSupprimer
  2. oui, Brigitte, c'est un peu cavalier de vous embarquer ainsi, on espère que vous ne nous en tiendrez pas rigueur...

    RépondreSupprimer
  3. Entremêlements du rêve ou de la réalité : même la photo du fameux coureur cycliste pose question !

    RépondreSupprimer
  4. J'aime quand la photographie sert de preuve aux rêves les plus osés. Il manque juste le sombrero de la comtesse.

    RépondreSupprimer
  5. merci à tous! Quant au sombrero, nous n'avons pas dit notre dernier mot!

    RépondreSupprimer