vendredi 2 mars 2018

Moscou-Paris | 1




Je pars en même temps que le Moscou-Paris à 7h10 d’Aix-TGV. Trois jours de froid bleu canard avec l’amie à Paris. Elle a tout organisé, tout réservé y compris ce qui ne se réserve pas. J’arrive la première. [JacquesBonsergent est le premier résistant fusillé pendant l’occupation allemande. La station de métro qui porte son nom est sur la ligne 5] Deux bouquets de jonquilles pour mettre du jaune à la vie. À l’hôtel, rue Sampaix [ Lucien Sampaix, journaliste et communiste fusillé le 15 décembre 1941 par les nazis]on offre les bouquets à Ahmed et Pétronelle, la chambre s’ouvre grâce à leurs sourires.



Bagages déposés, repartir vers le canal Saint-Martin, rue Dieu - espérer croiser Dominique Hasselmann. Soupe au potiron et au gingembre rue des Vinaigriers. Rue d’Aboukir. L’amie chantonne un couplet d’ « Aquarelle » d’Isabelle Mayereau.

Le temps était maussade, à la fois gris et froid
Les boulevards encombrés et les néons géants
De la rue d’Aboukir attaquaient les passants
Comme un fusil à eau sur le nez d’un agent

Froid oui, mais ni maussade ni gris. Ni bleu, ni blanc. Comme le bonnet à pompon de l’amie qui tombait souvent. Quant à moi, tête nue tête folle, toute la journée cherche à acheter un bonnet, en vain ! Nous cherchons « la lumière moderne de l’insolite » dans les passages.

            La lumière de l’insolite, voilà désormais ce qui va le retenir.
                  Elle règne bizarrement dans ces sortes de galeries couvertes qui sont nombreuses à Paris aux alentours des grands boulevards et que l’on nomme d’une façon troublante des passages, comme si dans ces couloirs dérobés au jour, il n’était permis à personne de s’arrêter plus d’un instant. Lueur glauque, an quelque manière abyssale, qui tient de la clarté soudaine sous une jupe qu’on relève d’une jambe qui se découvre. Le grand instinct américain, importé dans la capitale par un préfet du second Empire, qui tend à recouper au cordeau le plan de Paris, va bientôt rendre impossible le maintien de ces aquariums  humains déjà morts à  leur vie primitive, et qui méritent pourtant d’être regardés comme les recéleurs de plusieurs mythes modernes, car c’est aujourd’hui seulement que la pioche les menace, qu’ils sont effectivement devenus  le paysage fantomatique des plaisirs et des professions maudites, incompréhensibles hier et que demain ne connaîtra jamais.[1]

Passage du Caire, des êtres vaguement familiers et étranges et inquiétants en promotion : des sans-bras ou des sans-tête, des créatures sans âge, asexuées, argentées, à 59 euros, pour certains… J’hésite à en acheter un mais finalement y renonce - trop encombrant dans le train…  



L’amie m’entraîne vers un autre passage, celui du Grand-Cerf, les plus hautes verrières de Paris, de belles enseignes libellules ou yeux à lunettes, passage du Bourg-l’abbé, triste et endormi… nous marchons dans le Moscou-Paris, nous abreuvant de thé ou de café dans des haltes prévues à cet effet, nous remettons en marche – court pèlerinage rue du Jour, à la droguerie où l’amie se procurait plumes et perles pour ses oreilles. Le soir, retrouvons la troisième amie et le fils après leur journée de travail.








[1] Aragon, Le Paysan de Paris, Folio, 1972, p. 21

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