mardi 1 novembre 2016

La soie, ça ne se mange pas

               
photo prise "Aux parents terribles" à Pertuis, le 28/10/16
               La soie,  ça ne se mange pas

               La soie est un élément naturel comme la fleur, l'eau, la pierre. 
Je dirai  le récit du soyeux- Sois eux- Sois les yeux- Sois leurs yeux- Sois-dit - donc naturel et ce qui s'impose ce sera d'abord sa densité, sa légèreté  ou plutôt l'inexistence, qui ne sont pas des contraires, l'inexistence peut se révéler dense par la profusion de particules élémentaires indissociables, non décomposables, la légèreté de ces particules si proche de l'inexistant. 
                                Pas de visibilité, pas faillir.  
            Qu'est-ce qui n'existe pas ? Le récit ou la soie ? Les deux.
Il y a d'abord un être vivant qui migre, l'homme ou la chenille ou le vers à soie sur une feuille de mûrier, un fil tombe lentement, invisible, de la feuille, il se dépose dans une tasse de thé au jasmin, forme une virgule ou un accent discret que deux lèvres vont aspirer dans un silence très pudique.

                               Derrière la vitre, le récit se fait, migre sans personne.



Texte: Claude Camilleri-Salaün (28 octobre 2016)
(Photos prises de mon portable)



mercredi 26 octobre 2016

La manivelle

Cet article est paru la première fois aux Cosaques des frontières dans la série "Maisons dans lesquelles des enfants et des fleurs ont poussé" en octobre 2014. 



On n’y va pas pour écrire.
On sait très bien que le miracle du vin transformé en encre n’aura pas lieu, en tout cas pas ce jour-là (pourtant dans l’église, on peut lire sur une banderole que « Jésus est ressuscité, qu’il est vraiment ressuscité »). On y va pour autre chose. « Aujourd’hui fête et demain le hasard » comme dans la chanson. Des forbans, la maison en est pleine. C’est une maison ouverte aux forbans et aux quatre vents, aux décoiffés assoiffés et plus simplement aux potes du propriétaire (appliqué à lui, le mot sonne bizarre) de la Manivelle.

On y retrouve bien sûr les Marseillais, rarement les premiers jamais les derniers. Ils ont quand même fait plus de cinq heures de route pour retrouver ce loup de scène (plus que de mer) qui les a conviés au baptême officiel de cette maison. On retrouve pas mal d’habitants des planches et quelques amis de jeunesse, issus de la même ville des origines de l’amitié. On déplore l’absence des Normands, qui au dernier moment n’ont pu venir (car on meurt et on enterre aussi ailleurs). On se réjouit de retrouver un nouveau venu –ancien perdu de vue – déjà conquis par le lieu et sa faune (on n’emploie pas le mot péjorativement).

Pourquoi on s’invite-t-il ? On n’est pas le préféré. On n’est pas je, c’est déjà ça. Mais pourquoi pas nous ? Parler de La Manivelle sans nous serait comme parler d’une coquille vide. Mais on s’est invité, on ne sait pas pourquoi. On restera un mystère. On enlèvera même les italiques. Comme ça. Parce que c’est compliqué tous ces signes, cette infinité de signes. Sans compter les signes qu’on ne sait pas déchiffrer. On ne sait pas pourquoi. On essaiera de trouver un sens à tout ça plus tard après la fête.

On se retrouve tous donc à la Manivelle. Certains sont là depuis la veille et repartiront le lendemain. D’autres restent seulement pour la soirée. Les Marseillais resteront quelques jours, au moins deux nuits. On peut dormir à une quinzaine mais on n’est pas venu là pour dormir. On est venus dans cette ancienne menuiserie pour retrouver un ami. Un vieil ami aux cheveux blancs depuis longtemps. Qui a fait depuis peu son lieu de vie ici dans le Quercy, après plusieurs années à Marseille et d’autres ailleurs. Dans le village, on l’appelle Manivelle, par homophonie avec son nom, sans doute, mais aussi parce qu’il n’est pas le dernier à donner un coup de main. Habile de ses mains, c’est bien utile quand on est metteur en scène d’une compagnie itinérante, ce qu’il est. Il faut voir les structures polymorphes de L’Île au trésor ou de l’Or m’a ruiné par exemple. C’est un bon comédien – qui joue les cabots mais qui n’en est pas un, il ne cabotine pas, il joue. Depuis deux ans il fait des travaux dans sa maison et dans l’ancien atelier qui va devenir lieu de répétition et espace scénique pour les groupes musicaux et compagnies théâtrales.

On fête l’inauguration de La Manivelle. On adhère à l’association en mettant sa tête dans le trou pour se faire tirer le portrait. Le fond vert du décor représente une carte d’adhérent avec NOM, Prénom, N° d’adhérent en grosses lettres noires et tout en bas en petites lettres l’adresse de l’association et le dessin d’une manivelle. On met sa tête dans le cadre et on tient le bord – on voit la main. La photo est tirée tout de suite. On a un numéro sur sa carte d’adhérent mais on n’est pas un numéro. Numéro 21 discute longtemps avec numéro 6, qui n’est pas le prisonnier de la Manivelle. La bulle ne va pas l’envelopper pour l’empêcher de s’échapper. Il s’est évadé déjà de l’ordinaire des jours. Il a rencontré des gens extraordinaires, comme Daniel, le gars de Ras le bol qui fait de la soupe une fête (sa soupe aux panais, au cœur de la nuit... vous engloutit) ou Colombe la voisine d’en face ou l’un des (au moins) trois  Alain. On va d’Alain à l’autre et on s’oublie enfin.

On ne va pas écrire à la Manivelle. Ou alors plus tard. On se contente de se contenter, de se sustenter, d’écouter musique et paroles d’ivresse. On ne s’occupe pas de déchiffrer les signes. Ici, les signes du destin, s’ils existent, ne font pas signe. Le destin signera de son nom plus tard et ailleurs. Le lendemain de la fête, c’est encore la fête ; il reste encore du vin. Le tonnerre gronde, la pluie tombe et sur la terrasse, il y a une guitare qui circule de main en main. Car il y a encore des musiciens et des voix. Ça chante de vieilles chansons comme celles de Nino Ferrer (qui a vécu non loin d’ici) et c’est vrai… On dirait le Sud… Le temps dure longtemps… Et la vie sûrement…
On chante aussi le Forban « Aujourd’hui fête et demain le hasard ». Le hasard fera tomber un ami, un qui n’est pas venu à la Manivelle. Qui n’y viendra plus.


On n’y vient pas pour écrire. Mais la Manivelle vous aide à redémarrer et rouler encore un petit bout de route. Elle porte bien son nom.


lundi 22 août 2016

Ventriloquie




           Aujourd’hui, j’ai voulu voir ce que j’avais dans le ventre. La peur au ventre, je l’ai ouvert et j’en ai sorti la peur en sueur et en sang. C’était une vieille peur au teint verdâtre, encore vigoureuse malgré les chairs flasques, avec encore quelques dents gâtées à l’odeur putride. Hideuse ! Je l’ai bien regardée en face. Elle m’a dit : Et maintenant ?


            J’ai refermé mon ventre avec du ruban adhésif extrafort. La peur m’a demandé de la nettoyer avec de l’eau de source. J’ai dit : Et puis quoi encore ? Je lui ai donné de l’eau du robinet. Une fois propre, la peur m’a demandé du maquillage. Et puis quoi encore ? Allez, casse-toi, dégage, sors de là ! je lui ai crié. La peur s’est mise à minauder devant le miroir de l’entrée, en se mettant de profil d’un côté, de l’autre, elle a dit : Tu trouves pas que j’ai du ventre ? J’ai dit : Si ! Et puis tu pues ! Alors avec un couteau, je lui ai ouvert le ventre. Une toute petite peur en sang et en larmes en est sortie. La vieille peur agonise sous nos yeux. La petite peur me sourit. Elle n’a pas l’air bien méchante. Elle joue sur mon ventre scotché.



mercredi 17 août 2016

Nuées ardentes / 2

C'est la suite et la fin des Nuées Ardentes de Claude Camilleri Salaün. Encore merci Claude pour ce texte... 





ACTE II  Scène 

 Le narrateur,  Diane
                             La scène se déroule dans un théâtre, plus tard.            

 Ce serait l'histoire de Diane qu'on n'avait jamais écoutée, qui ne s'était jamais sentie comprise. Ce voyage en Sicile lui permet de changer de vie. Ce couteau qu'elle tient l'a libérée. À partir de ce jour, elle a pu respirer mais à sa manière.

            Diane est seule sur scène, elle s'adresse au public.

- Que celui ou celle qui ne s'est jamais senti incompris se lève !
   Bon, je vois vous restez assis.

Je ne vous comprends pas. Voilà, ça vous poursuit, ici et maintenant.
Vous avez joué votre rôle. C'est bien...très bien.
Maintenant nous allons passer aux choses sérieuses. Rassurez-vous moi aussi j'ai peur.
                       Inspire...expire...trois fois…

(Elle s'adresse à la régie, à l'homme qui a balancé les lumières)

Tu pourrais baisser la lumière, là-haut ? Sinon je n'y arriverai pas !
(l'intensité lumineuse est atténuée)
Merci.

J'ai quitté Charles d'une façon inavouable. Je l'ai précipité dans le cratère...enfin...je veux dire...le cratère de sa névrose.
Cette petite brune, assise à côté de moi, cette jeune fille dont la chevelure dégringolait dans le dos et qui en son for intérieur, je le voyais, était un corps nu qui dévale du sommet de la dune à la base et culbute dans le ravissement, cette petite brune, je le dis, m'a libérée. Elle ne savait pas si bien faire quand elle a scié ma ceinture et que petit à petit, le souffle entrait par saccades
(Diane mime la scène du restaurant)

Je me suis levée, oui debout enfin. Pauvre type, j'ai dit, oui. Pauvre type, ça fait vingt cinq ans que je te supporte, supporte ta logorrhée, ton chantage affectif, tes circonstances atténuantes, ta mère, ton père…
Mon cul ! Oui !
Le rêve que je voulais raconter avant que tu ne me coupes la parole, la nuit où l'Etna menaçait ? J'étais devenue comédienne et je levais enfin les yeux...et si je tombais, je me relevais. Et si j'avais peur, j'y allais quand même. Et j'ai vu enfin, dans mon for intérieur, une belle araignée, splendide, qui tissait sa toile, l'espoir du soir. Il m'a répondu , folle tu es , folle tu resteras. Et je suis partie. Je voyais dans son for intérieur une main qui claque, une porte qui se ferme et une clef qui se perd. Je n'ai pas eu de remords.

(applaudissements, Diane salue, le théâtre se vide puis silence)

(Elle enlève ses chaussures, sa ceinture et dénoue ses cheveux, elle s'assoit sur le bord  de la scène, ses jambes se balancent dans le vide.)


ACTE III, scène 1
Diane, Charles

Le théâtre est vide, le rideau est fermé, l'assise des fauteuils rabattue sur le dossier, les lumières éteintes, un chat sur la scène fait sa toilette, il se passe la patte derrière l'oreille. La comédienne arrive, le rideau se lève, une lumière blanche, aveuglante est balancée sur scène.  Elle doit répéter. Un seul fauteuil est occupé. Un homme assis au milieu de la salle, regarde obstinément Diane.


Diane (la main au-dessus des yeux)Qu'est-ce que tu fous là ? Par où tu es entré ? Le spectacle va commencer, une mise au point est nécessaire.

Charles - Fais comme si je n'étais pas là. Vas-y commence, on m'a dit que tu parles de nous dans ton spectacle. Je suis quand même concerné. Non ?

Diane - Fous le camp !

Charles - Calme-toi. Tu sais bien que j'irai jusqu'au bout... j'ai payé ma place.

Diane - Je vais te crever les yeux !

Charles - OEdipe n'a eu besoin de personne pour le faire. Remarque je n'ai pas couché avec ma mère, moi. Quant à mon père, comme je ne l'ai pas connu, je l'ai peut-être tué en tirant dans le tas... aux fléchettes ou à l'arbalète... ou en engageant un tueur à gages. Je trouve que tu as minci.

(Diane ramasse une bouteille sur la scène et la jette dans le public. La bouteille tombe mais ne touche pas Charles.)

Charles - Ah ! Tu as peut-être commencé à boire. Ça ne m'étonnerait pas, tu ne sais pas vivre sans dépendance.

Diane - Oublie-moi ! Casse-toi, crétin, tu me dégoûtes.

Charles - Tu ne peux pas m'échapper... tu sais qu'un jour ou l'autre je vais te…

(Le rideau se ferme, les spectateurs arrivent et s'installent les uns après les autres.)














Scène 2

(Le rideau s'ouvre, Diane est sur scène, elle contrefait la voix grave de Charles.)

Quand il m'a dit « je ne te comprends pas, Diane, d'ailleurs je ne t'ai jamais comprise... (elle reprend sa voix) En mon for intérieur, j'ai senti quelque chose d'étrange comme... comme une araignée géante, tapie dans l'ombre. Elle se lève, se déplace lentement, de biais.
(Diane danse l'araignée) Gagnée par l'urgence de tendre les fils, elle ressemble à l'araignée  de Louise Bourgeois. Elle parle. Je l'écoute.
Elle me dit : « Ce jour est ton jour. Ce jour est le mien. Je dois t'aider à en venir à bout. Il faut le faire taire. Je l'enjambe, je me couche sur lui et lentement, très lentement, je le neutralise. Je plante mon dard très profondément dans le cortex central, j'en extrais toutes les molécules chimiques de la mélancolie. Il doit pouvoir se passer de toi. Il le faut.»
Là, je respire enfin.
L'araignée parle à nouveau : « Pas si vite ! J'ai commis une erreur au moment de la transfusion. Ne me remercie pas avant de savoir ce qui à présent circule dans son sang. »
Je lui réponds, car je sais moi, ce qui circule en lui, « l'âme d'un tueur ». 

             

                                     FIN


                                                                                                 Claude Camilleri Salaün
                                                                                                                    24 juillet 2016


lundi 15 août 2016

Nuées ardentes / 1

[Voici les premières scènes de Nuées ardentes, petite forme dramatique écrite par Claude Camillieri Salaün. À chaque fois, j’ai assisté avec bonheur à sa naissance, à sa lecture à voix haute et ses transformations. Merci Claude de partager ton travail ici. Est-ce-en-ciel revient à la vie.]





Dans un restaurant, en Sicile. Au loin l'Etna dégage un panache de fumée blanche. Deux couples attablés. Ils ne se connaissent pas. Le couple 1 est formé depuis 25 ans. Le couple 2 est bien plus jeune. Leur premier voyage ensemble peut-être.

                                      
Acte I  Scène 1
Charles, Diane

      La moitié de la table occupée par Diane et Charles est éclairée.
                                     

   Charles - Tu vois depuis que nous sommes ici, je ne te comprends plus. D'ailleurs pour être franc, je ne t'ai jamais comprise. Tu me parles dans une langue étrangère, même plusieurs langues étrangères… Ton air absent, tes sourires pincés, tes allusions bidons…

  Diane - Tu as le droit de ne pas me comprendre mais tu peux me parler autrement.

 Charles (il se sert du vin rosé) - Ça ne te fait pas peur à toi, le panache blanc ? À l'hôtel, ils ont dit qu'une éruption était prévue. Les sismographes ont bougé… Nos vacances fichues, rapatriés, plus rien, tout perdu... Tu imagines ? C'est bien notre chance.

Diane - Je ne sais pas…

Charles (agressif) - Qu'est-ce que tu ne sais pas ?

Diane - Je ne sais pas si c'est une question de chance ou malchance.

Charles (ricane) - Alors pour toi être transformée en momie cendrée d'une seconde à l'autre ce n'est pas de la malchance. Non ! Il faudrait quoi ? Godzilla en personne qui t'enlève pour lui tout seul.

Diane - Ce n'est pas ce que je voulais dire...Tu as vu ces couteaux ? Ils ressemblent à notre service. La lame effilée…

Charles - Je ne supporte plus cette façon que tu as de ne pas finir tes phrases…

Diane - L'évaporation de son âme…

Charles - !

                                       

Scène 2
Charles, Diane, Pablo, Aude
            
           Toute la table est éclairée. Un jeune couple est assis à côté de Charles et Diane. La jeune fille les observe. Le jeune homme est occupé à déguster ce qu'il y a dans son assiette.


Aude (elle se penche vers Pablo)- Tu as vu le couple à côté de nous ? Lui, il parle sans arrêt. Il n'a pas l'air content, il la fixe, il lui en veut. Elle ne dit rien ou presque. Elle baisse souvent les yeux ou regarde ailleurs. Elle regarde le couteau à viande. C'est tout. Tu crois qu'on pourrait finir comme ça ?

Pablo - Ça m'étonnerait... L'huile d'olive ici c'est de l'or, je te jure, de l'or par transparence.

Charles - Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. La clim ne marche pas et cette histoire de volcan dans la tête. Tu as pu dormir toi ?

Diane – Oui, je crois. J'ai même rêvé de …

Charles (il lui coupe la parole)- Les nuées ardentes c'est ce qu'il y a de pire. L'onde de choc, la coulée et les nuages. Le couple, tu sais, les deux scientifiques, les Kraft, même eux ils ne les ont pas vues venir. C'est brutal, tu n'as même pas le temps de te retourner et c'est fini.

Aude (à voix basse à Pablo) Tu l'entends ? Il râle tout le temps, il a peur, il est nerveux. Un dépressif, un boulet en vacances.

 Diane (le couteau effilé à la main, se retourne violemment vers Aude) - Mademoiselle, je vous en supplie, prenez ce couteau et essayez de scier ma ceinture, elle est coincée. Je n'arrive plus à respirer, j'étouffe.



Photo: Araignée de Louise Bourgeois
Texte: Claude Camilleri Salaün