jeudi 27 avril 2017

Clinamen de la glycine



Car il faut bien que ça parte de quelque part, que ça s’origine avant de dévier… Qu’est-ce qui met en tension cette dérivation ? Il me faut pose matériel et matière, là, sur la table : les mots qui viennent en premier, les mots qui vous traversent et que l’on n’accueille pas à bras ouverts, parce que traitres ou trahis, ils ne sont pas nés de vous. Mais peu importe la naissance – la question de l’origine ne m’intéresse pas – c’est le transport qui compte finalement – la possibilité d’un véhicule – et d’un conducteur qui laisserait librement dévier son véhicule – un véhicule vivant dont la trajectoire serait en partie inconnue.

Soit, admettons que ce soit cette image qui te vienne. Un âne par exemple, c’est joli comme véhicule vivant, et toi dessus. Un âne conduit mollement – n’oublie pas de le laisser aller à sa convenance – par une ânesse. Tu pars sur ton âne – les sons te portent – en liesse. As-tu au moins une petite idée d’où tu vas ? Ânesse en liesse ne forme pas poème.

Quitte le sentier des mots. Pars de la sensation concrète de ce moment parfait. Bourdonnement de l’abeille, bruissement du vent, ronronnement des voitures au loin. L’âne s’arrête. Flatte-lui l’encolure. Remets-le en mouvement, tu tiens les rênes. Les odeurs vertes et gourmandes te ramènent à l’enfance et à la nostalgie. Aïe ! Dévie, dévie de cette pente périlleuse ! Mon â-ne, mon â-ne, a bien mal à la patte… Abats le pathos, dévie, dévie, vite ! Piétine la nostalgie, garde l’enfance. Prends l’enfance comme principe d’écriture. Écris sans chercher à.

Te voici ânesse sur un âne d’enfance.
Enchante-toi du vert touchant le bleu avec des crayons mal taillés.
Descends de ton âne, monte dans le cerisier – te cacher dans un creux  attendre que quelqu’un trouve ton plein. Les cerises ne rougissent pas assez vite, tu t’ennuies.
Médite une bêtise – une bêtise à échelle – une échelle à bêtise ça doit bien se trouver quelque part ! Pour porter l’échelle, il te faut un autre que toi.
Tu trouves d’abord une échelle sociale toute rouillée (pas vaccinée contre le tétanos, tu la laisses). Sur une échelle de 0 à 10, tu as zéro peur, 1 peu peur, 2 oreilles tout ouïes, 3 raisons d’arrêter ce jeu qui t’ennuie déjà… Tu suis une abeille – une grande bouffée d’air bouge l’air autour de toi. Tu retrouves l’âne. Ses grands yeux dans les tiens te posent des questions rhétoriques –celles que tu préfères – pas obligée de répondre.

Tu dévies, t’arrêtes d’écrire.
Tu commences vraiment maintenant.


            (Apt, dans la maison de Chantal « la licorne », 23/04/17)



mercredi 19 avril 2017

les z'électeurs




(les messieurs)
les brasseurs de vent,
les flagellants de saint-médard
les avaleurs de couleuvres et coupeurs d’avalée
les contrevenants de l’espagnolette
le rinceur de vue et le voteur de trouble
l’étourdisseur d’accalmies
l’empêcheur de tourniquets
l’empêcheur de tournicotis
l’empêcheur de tout

(les dames)
la drapière de danger
l’avaleuse de virage
la caresseuse d’espoir
la briseuse de méninges
les videuses de trop plein
les emplisseuses de rien
les danseuses mordues
les mordeuses dansantes
l’une des sœurs siamoises et sa sœur
maman

            (les couples)
le serreur de vis et la vicieuse de service
le grand-duc et la grande-duchesse
le grand-duc (un autre) et la chouette effraie (surnoms)
le frayeur de chemin dans la foule et la suiveuse tête basse
la suivante de comédie et le contre-emploi
l’employé aux zébrures, l’écuyère d’autruche et leurs trois enfants (mais eux ne sont pas en âge de voter)
disent qu’ils sont indécis

mais rien n’est sûr.


samedi 1 avril 2017

complainte de la lampiste

Philippe Marc, Gréasque (mars 2017)


La mine c’est comme entrer dans un tunnel, comme d’entrer dans la nuit[1]

Et la nuit c’est mon jour
et mon jour c’est mon homme
qui est comme une lampe – numéro 349 –
avec ses yeux noir charbon et sa foi de charbonnier.

Il dit que je suis son jour
quand il entre dans la nuit
le jour qui l’éclaire dans son tunnel de huit heures
là-bas sous le chevalement
quand il entre dans la cage à l’aube
il emporte mes yeux quand je lui tends sa lampe

Tous les jours il descend une fois et demie la tour Eiffel
et en bas c’est tous les jours la nuit
et au fond c’est toujours la peur
parfois la nuit nous nous étoilons

            

à Nadia et Thileli




[1] PatrickLaupin, Les Visages et les voix, 1991.

vendredi 3 mars 2017

Visions [2/2]




Chaque premier vendredi du mois ont lieu les Vases Communicants;  qui-veut-bien invite sur son blog qui-veut-bien-aussi et ces deux-là se mettent à écrire sur un thème, une consigne, une image... J’ai proposé à Dominique Hasselmann, ce flâneur infatigable, d’écrire sur une photo prise dans un musée par chacun d’entre nous. Il accepté et proposé à son tour le titre de "Visions". Voici les siennes. Vous trouverez les miennes sur son site Métronomiques. 
Pour lire les autres textes, cliquez sur la liste des vases communicants de mars 2017 établie par Marie-Noëlle Bertrand.

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Visions [2/2]

À vrai dire, je connais très peu le poète et dessinateur et peintre William Blake, mais quand j’ai reçu cette photo d’une de ses œuvres, elle m’a frappé comme une autre expression du furtif ange du bizarre. Intitulée Nabuchodonosor (1795), l’image représente « un passage de l’Ancien Testament où Dieu punit le roi qui voulait relever la ziggourat, modèle de la tour de Babel. Il n’est plus un homme mais un animal sauvage, comble de la barbarie. »

Déchu par cette décision divine, le roi marche à quatre pattes, retournant ainsi à l’état de nature. Il n’est plus dressé sur ses deux jambes comme au terme de l’évolution darwinienne mais soudain placé au même rang que les animaux (les quadrupèdes), et ce dieu vindicatif l’a presque embarqué dans l’arche de Noé. Sa tête ressemble à celle d’un lion mais qui tournerait en rond dans un zoo ou dans un cirque. Ses yeux exorbités, apeurés, comme aveuglés par le sort qui le frappe soudain, sont l’envers de son regard : un remords les habite, une culpabilité les englobe.

La crinière de Nabuchodonosor se prolonge d’une barbe immense ; sa nudité ne lui offre plus aucune protection apparente, ses muscles fonctionnent encore mais il ne peut atteindre la station debout. Il est condamné à se déplacer au ras du sol dans cette grotte ou cette forêt inhospitalière. Il pourrait même faire peur à d’autres animaux « sauvages », les babines sanglantes retroussées.

Depuis, la « barbarie » a écrasé toute frontière et toute retenue. Elle n’est plus (si elle l’a été) l’apanage du règne animal. La cruauté, la violence, le déchaînement, l’abomination, la torture, les fusillades, les pendaisons, le massacre industriel et organisé, les bombardements de toutes sortes (classiques, atomiques, chimiques…) ont élevé l’homme au rang de nuisible numéro un sur la terre.

Dans ce maelström de folie où « qui veut faire l’ange fait la bête », la séparation entre l’humanité et l’animalité n’existe plus. Ici, un être fantastique est né, symbolisant la finitude, la solitude, la déréliction, la condamnation. La faute a été sanctionnée depuis les cieux par une transformation génétique, un retour en arrière (peut-être l’époque des dinosaures ?), un voyage instantané dans le temps, sans doute durant une ère de glaciation ou de bouleversement tellurique.

La couleur verdâtre, avec son odeur de gaz moutarde, nous plonge dans le marais de la peur. Le varech terrestre baigne le Mésopotamien errant. Les visions qui lui viennent, à travers la brume permanente et le balancement des arbres, sont celles de rats monstrueux, d’araignées géantes, de scolopendres aux anneaux innombrables, de vélociraptors sifflants, d’aigles à l’envergure démesurée.

La tour de Babel s’est effondrée dans la poussière des siècles avant JC. Sa bibliothèque a été magnifiée par Jorge Luis Borges mais le papier de tous les livres est devenu sable. L’Histoire a été ratatinée d’un coup de pinceau : il demeure juste une musique lancinante, répétitive, inexpugnable du cerveau et qui provoquait des acouphènes, celle d’un groupe inconnu nommé Blake Sabbath et dont personne n’a gardé la moindre trace. Seul un poète et peintre anglais avait entrevu le monde perdu à l’image d’un paradis horrifique.

texte : Dominique Hasselmann
photo : Christine Zottele (Marseille, Mucem, décembre 2016)