dimanche 19 novembre 2017

vaste la trace

Piste composée d'empreintes d'éléphants préhistoriques (futura-sciences.com)


vaste la trace des derniers éléphants en marche
vaste et dévastée la dernière empreinte sur terre
celle de l’homme – probablement une femme
sans voile voilant l’horizon

vaste la brièveté de l’enfance
courant jambes nues au coin d’une rue
vers une guitare dans la nuit

vaste la musique étoilant ma nuit
la danse me tait enfin
la tête entre les mains un corps seulement

vaste le tournant de la vie
enfant je suis le vieil homme au parapluie
mais aussi celle qui t’embrasse
le dos sur les graffiti

vastes tes images mon amour
vaste mon amour pour ton chapeau de hippie
dévaste-moi plutôt que la vie

un jour, près du Louvre Abu-Dhabi quelqu’un trouvera la trace de pas des derniers éléphants de l’humanité à moins que… à moins que ce ne soit la trace ténue de notre amour


ils marchent les derniers éléphants sur la trace du vaste

samedi 18 novembre 2017

fragments autoroutiers /1

photo Philippe Marc



La société des autoroutes fait parfois dans la poésie. Moi aussi parfois, rarement; fragments croisés.

ALLO
ALLO
BOUM

Poum, poum
Ce sera toi
ou pas

CHANTEZ
AU VOLANT
NE TWITTEZ PAS

Lisez
Notez sans stylo
au volant

POLLUTION
LEVEZ
LE PIED

Haut les mains
L’hiver
Murmurations

SMS AU VOLANT
ET PANG
LA VOITURE DEVANT

Derrière le pare-brise
le devant

la route grise 


samedi 11 novembre 2017

mais l'ange...

photo Philippe Marc


Un ange passe. Un ange bedonnant et débonnaire. Il prend son temps. Tout le monde lui sourit. Puis, la conversation reprend. Ça part un peu dans tous les sens. Un brouhaha sympathique sur fond de musique des années du dernier quart du XXe siècle. Les jeunes s’amusent sur ces morceaux vintage, les vieux dansent leur jeunesse.

Un ange passe. Un bel ange noir, romantique en diable. Saisissement général. Sidération. Le ciel n’a pas cessé de rougeoyer mais le vent s’est tu. Comme un temps mort avant l’explosion. Une violence imminente mais le temps de l’ange noir est bref et précieux. Après, la tempête se déchaîne ou la guerre.

Un ange passe. Ce n’est pas un temps mort, bien au contraire. Temps en chair et en vie. Un cri de silence et de joie qui se fait entendre en soi et ensemble. Il passe entre les bruits du monde, comme l’ami imaginaire de notre enfance. Il ne fait que passer, et c’est essentiel. Il passe pour nous rappeler que nous sommes de passage, nous aussi. Que la vie ne se vit pas comme un passe-temps, en attendant.


Tu ramasses les trois plumes et les trempes dans l’encrier.


samedi 9 septembre 2017

s'arrêter de fumer par correspondance / 21



Luynes, le 23/08/04




            Chère Béatrice,

            Laissez-moi d’abord dissiper un malentendu : ce n’est pas vous qui me mettez en colère mais ma condition d’animal en cage. Alors quand vous usez de mots comme respectabilité, ils se heurtent à mes murs et me font mal et me rendent enragé. Mais vous ne me froissez pas, et mes oreilles sont garanties infroissables. J’en remercie mes parents qui, par l’alchimie de leur amour, fût-il malheureux ou bref, m’ont légué cette marque de fabrique. Je ne pense pas que vous m’ayez parlé d’oreilles froissées mais ne vous préoccupez-pas de savoir si on le dit ou pas. Ce qui importe, c’est vous.

            Maintenant, si vous ne voulez plus m’écrire, j’en serai profondément affligé mais c’est votre droit. L’atelier d’écriture s’est momentanément interrompu mais il reprendra en octobre - puissant réconfort même si cela ne remplace pas vos lettres. Si certains des épisodes de votre vie ne sont pas respectables, que diriez-vous de certains des miens ? Vous n’avez jamais fait de mal à quelqu’un vous, si ? Et ces périodes tordues comme vous dites, qu’est-ce qui fait qu’elles seraient moins intéressantes que les lignes droites ? J’ai toujours préféré les cordes à nœuds aux cordes lisses, les peaux parcheminées aux peaux lisses, les vieux livres aux livres qu’aucun regard n’a encore effleurés. Au fait, quel âge avez-vous, Béatrice ? Pardonnez cette question indiscrète mais cela fait plusieurs fois que vous faites référence à cette question, avec une certaine coquetterie me semble-t-il. Je ne suis pas comme ces détenus qui ont des femmes correspondantes avec l’arrière-pensée du « plus si affinités », ne serait-ce que pour bénéficier des avantages liés à un mariage lors de la réclusion. Lucie ne sera jamais remplacée et je ne cherche pas l’âme sœur. Je ne verrais aucune objection à ce que vous ayez l’âge d’être ma mère. En quoi votre âge vous rendrait-il moins belle ?

            Je suis heureux d’apprendre qu’un homme vous a aimée. Malheureux d’apprendre qu’il vous a fait du mal au point de ne plus vous voir avec vos propres yeux. Voilà une chose que je ne comprendrai jamais et ce n’est pas une question de génération : l’amour exclusif, l’amour passion. N’aimer qu’un seul, n’exister que pour un seul jusqu’à s’oublier et s’annihiler soi-même. Pas un seul enfant, pas un seul homme, pas une seule femme n’exigent cela de l’autre. Lucie, oiseau migrateur, migrait souvent et ses absences toujours suivies de retours au nid stimulaient notre amour, le rendait plus vivant. C’était aussi un oiseau social qui avait besoin d’avoir du monde autour d’elle. Tout le monde – moi le premier - à son contact bénéficiait de son appétit, de son goût du vivant. Nous recevions et sortions souvent : c’est la seule époque de ma vie où même les cons trouvaient un peu de grâce à mes yeux car elle leur en trouvait. Mais si j’existais sous son regard, dans la douceur de ses paroles et de son amour, j’ai senti à sa mort que j’existais encore, malheureusement, douloureusement, impitoyablement. Je vivais et lorsque je me regardais dans la glace, je voyais un pauvre type qui allait mal tourner, qui allait montrer au monde qu’il existait pour le malheur de certains.

            Vous voulez que je vous parle de Lucie ? Il y a peu de temps, il m’est revenu un souvenir. C’était une fin d’été assez fraîche (nous habitions un petit village du Luberon) et nous avions allumé un feu dans la cheminée, ce soir-là. Lulu devait passer quelques jours de vacances chez nous. Lorsqu’il est arrivé, Bételgeuse s’est décrochée de la porte d’entrée à laquelle elle était suspendue et l’incident ne m’aurait pas marqué si je n’avais pas remarqué le trouble de Lucie. Je l’avais offerte à Lucie qui lui avait attribué un nom et une fonction. Notre sorcière nous protègerait des visiteurs nuisibles et de tout événement  hostile à notre amour. Pour dissiper le malaise, Lucie a proposé le jeu des tableaux. Il s’agissait de deviner le titre d’un tableau en mettant en scène l’un d’entre nous, les yeux bandés, et de l’insérer dans le tableau choisi. Elle a déversé au milieu du salon une pile de bouquins d’art et je me suis proposé pour passer le premier. Lucie m’a bandé les yeux à l’aide de son foulard. Je fumais une cigarette en attendant qu’ils préparent le décor et les accessoires destinés à m’aider à sentir le tableau. Je les entendais chuchoter et s’affairer autour de moi. Une douce chaleur m’enveloppait et je commençais à voir défiler des peintures des maîtres du clair-obscur. Soudain, je n’ai plus entendu que le crépitement du feu et l’inquiétude se substitua d’un seul coup au bien-être. Lulu et Lucie étaient sortis de la pièce. Que faisaient-ils ? Pourquoi mettaient-ils tant de temps ? De quoi avais-je peur ? J’allumai une autre cigarette et tentai de me raisonner. J’étais terrifié à l’idée de mes peurs. Alors, pour donner corps à cette angoisse sourde je fis en sorte de la matérialiser en une peur concrète. Il ne me vint qu’une vulgaire scène de trahison : Lucie, lascive, dans les bras de Lulu qui l’embrassait fougueusement, et moi les regardant à travers la serrure, incapable du moindre mouvement. La perte simultanée de ma compagne et de mon ami, marquée du sceau de l’infamie. Je souris à la scène tant elle me paraissait à la fois banale et impossible. Ils revinrent à ce moment-là. Lucie prit ma cigarette. Elle me fit lever les bras pour ôter mon pull. Je sentis bientôt sur mon buste une étoffe soyeuse en même temps que les mains de Lucie. Elle prit ma main et l’attira délicatement vers sa poitrine. Elle dénuda mon épaule droite puis me fit sentir en passant plusieurs fois sous mon nez le flacon d’un parfum musqué et oriental. Lulu avait pendant ce temps enlevé mon pantalon au profit d’une longue jupe. J’étais une femme sans aucun doute. Lulu me fit lever de mon siège et me guida à l’extérieur. Je sentais maintenant que la nuit était tombée, et avec elle les étoiles. Je percevais la stridulation d’un grillon tardif. Lulu me prit alors par la taille et m’attira brutalement à lui avant de me rouler une pelle. Qu’est-ce que tu fous, Lulu, t’es malade ou quoi ? Je me dégageai vivement de son étreinte sous les rires étouffés de Lucie. Oui, j’étais une femme, mais laquelle ? Marie-Madeleine ou Lady McBeth ? Ils me firent rentrer à l’intérieur de la maison. Je sentais encore l’obscurité du dehors. Lucie me fit agenouiller et attira mes mains vers sa chevelure, qu’elle avait à l’époque longue et épaisse. J’aurais voulu que ce moment soit mon éternité. Mais elle attira maladroitement mes mains, toujours dans ses cheveux, vers les pieds nus de Lulu, et me les fit caresser. Un nouveau fou rire s’empara de mes deux complices. Ils me redressèrent et me firent asseoir face à une table en bois, jonchée de livres. Je sentis la chaleur d’une flamme près de mon visage, que je sentis aussitôt après sous la paume de ma main lorsque Lucie la prit pour me faire sentir le chandelier qu’elle posa sur la table. Enfin, Lucie replia délicatement mon bras gauche et plaça ma main sous le menton puis inclina mon visage vers la source de lumière et de chaleur. Lulu posa sa tête sur mes jambes repliées, puis me fit sentir un os de… poulet ? Alors là, je ne vous suis plus, je comprends plus rien. Je croyais que j’étais La Madeleine pénitente de Georges de La Tour, mais je me souviens pas qu’il y avait un os de poulet. Ils éclatèrent de nouveau de rire avant de m’ôter le foulard et d’applaudir à ma performance. Tu as trouvé, chéri, tu as trouvé ! Lucie me mit la reproduction sous les yeux,  et m’expliqua que n’ayant pas de crâne sous la main, ils avaient trouvé que le reste du dîner de la veille serait une tout aussi bonne indication de la mort que celle du crâne.

            Souvenir très fort. Le prochain qui me bandera les yeux sera probablement mon bourreau. Je ne peux m’empêcher de penser au tableau de Goya, dans lequel  Lulu, agenouillé et bras levés en V s’apprête à se faire fusiller. Nous lui avons fait sentir la nuit, la violence en le faisant courir à l’extérieur de la maison. Lucie a hurlé en espagnol les ordres de mise à mort. Nous lui avons fait renifler l’odeur du sang de la viande. Nous avons déchiré sa chemise, puis l’avons tiraillé d’un côté puis de l’autre, lui arrachant presque les bras. Quand on lui a retiré le bandeau, Lulu portait encore l’épouvante dans ses yeux. Il est resté longtemps à regarder la reproduction, encore très ébranlé par ce que nous venions de lui faire subir. J’imagine que d’autres images d’horreur ont dû se superposer à celles de son imagination.

            Lucie fut la dernière à passer. J’avais choisi (peut-être pour éloigner définitivement l’image du couple improbable de Lulu et de Lucie forgée pendant mon attente) Le Verrou de Fragonnard, uniquement pour la tenir dans mes bras. Lucie a su restituer jusqu’aux couleurs du tableau, elle a senti que le rideau était rouge, que sa robe était jaune, que les miens, enfin ceux de celui qui la tenait cambrée dans ses bras, étaient blancs. Elle a deviné une scène de libertinage du XVIII e siècle nous laissant pantois.

            Drôle d’impression d’évoquer ces images du passé avec vous. Mes yeux se ferment malgré moi. Peut-être avez-vous raison, finalement, je vais p’t-être bien danser avec Lucie dans mes rêves.

            Je vous en souhaite de très beaux. Quelqu’un peut-être vous accompagnera, et vous montrera que vous existez par vous-même, puisque vous êtes la rêveuse…

AL




mercredi 30 août 2017

s'arrêter de fumer par correspondance / 20



La Cigalère,
                                                                                              Dessendre-en-Braise, le 20/08/04



            Cher Al,

            J’ai peu dormi cette nuit. Je triais et triais mes souvenirs et réfléchissais à ce qui pourrait vous alléger, vous apaiser, vous aider à vous laisser aller, vous aussi. Et ce matin, l’aube m’assomma d’un amer constat : Je crains avoir peu de choses à vous raconter qui n’aient d’autre effet sur vous que d’attiser votre colère et vous éloigner plus encore de votre projet.

            Comment vous redonner la force d’écrire sur Lucie ? Je ne sais pas.

            J’ai des mots qui vous froissent. J’en suis désolée. J’ai perdu la main. Il est temps que j’arrête. Mais peut-on s’arrêter ? L’écriture, c’est comme la pluie, on ne peut pas l’arrêter. Un mot en appelle un autre. C’est bien connu, mais ce qu’ils nous disent ne l’est pas toujours. Par exemple : les oreilles froissées. Est-ce qu’on dit les oreilles froissées ? Je ne sais plus. J’ai parfois des trous de mémoire. Vous l’ai-je déjà dit ?

            Le vent froisse les feuilles des arbres, ça, on le dit, je l’ai déjà entendu. Je l’ai probablement retenu à cause… mais je m’égare. Je pensais à une fleur qui se trouve à l’entrée de La Cigalère. Elle se froisse la nuit, littéralement. Elle se tourne sur elle-même en une vrille qui semble épuiser toute sa sève. A chaque fois je me dis : c’est fini. Et puis le lendemain, elle s’ouvre à nouveau, prête à relever le défi du jour. Et pour achever d’essorer sa nuit, elle s’étale au soleil, comme si de rien n’était. Quelle vitalité ! Quel beau pied de nez au malheur, n’est-ce pas ?

            Ce n’est pas une métaphore, Al, mais la vie.
            Ce que je voulais vous dire plus haut, Al, c’est qu’on ne choisit pas toujours ce qu’on est : ma vie est traversée d’épisodes qui ne sont pas respectables. C’est comme ça. Mais la vie est ailleurs que dans mes périodes tordues. Votre saine colère me la bien fait entendre même s’il m’arrive aussi d’avoir les oreilles en vrille.

            Si je ne vous entends pas toujours bien c’est que je suis d’une autre génération, Al. Je n’ai plus cette beauté que vous me prêtez. D’ailleurs, sans vouloir vous vexer, je n’ai jamais été belle. Mais on m’a aimée. Et j’ai beaucoup aimé, à la folie. Oui, c’est un mot d’enfant, à la folie, mais je ne joue pas à l’enfant.

            Un jour, un homme m’a vue. Son regard a déchiré le fichu noir de ma mère et m’a transpercée, irradiée, jusqu’à ce que je comprenne que je n’étais plus une enfant. Quel ravissement ! Quelle terreur, aussi ! Le sentiment d’une catastrophe irréparable. Et puis, que rien, jamais, n’égalera ce ravage, ni sa violence, ni sa douceur.

            Et quand c’est fini, quand on n’est plus dans ce regard-là, on n’est plus rien.
Je, oui. Je n’étais plus rien. Je me postais devant le miroir, me demandais ce qu’il avait vu. Mais je ne voyais rien. Je n’existais que par son regard.

            Encore une histoire de fous. Me direz-vous. Une histoire tordue. Il faudrait danser le twist et s’en balancer. Vous avez raison. La danse est une belle chose. Vraiment.
D’ailleurs, si j’ai bonne mémoire, on peut dire Le vent danse dans les feuilles, non ?
Je l’ai peut-être rêvé…

            Je vous souhaite de beaux rêves, Al.

            Puissiez-vous y rejoindre votre Lucie, le temps d’une danse.

Béatrice