lundi 24 juillet 2017

S'arrêter de fumer par correspondance / 7




Quatrième cercle, le 1er août.


Chère Béatrice,

Comme je me languissais de vous et de vos métaphores ! Comme vous m’avez manqué ! Je vous en ai voulu de votre maladie. Vous m’êtes déjà aussi indispensable que cette nicotine qui m’aime plus que moi. De là à dire que vous êtes un substitut à mon poison, non, simplement un dérivatif. Mais un dérivatif qui ne montre pas assez son tempérament.

 J’aime le vélin bleu lavande sur lequel l’encre violette dessine les circonvolutions de votre âme. J’aime aussi le poison que vous instillez lentement dans mes veines. Je crois que je pourrais tomber amoureux de vous quand j’entends les cigales (lors de la promenade, elles parviennent à couvrir les cris des détenus et des gardiens).

J’ai tenu un journal en vous attendant. Je pensais vous l’envoyer mais en le relisant, j’ai pensé qu’il ne correspondait pas à notre correspondance. On ne s’épanche pas de la même manière et bizarrement, je trouve qu’on triche davantage dans un journal. Dans l’écriture de soi à soi, il y a toujours la petite idée perfide qu’on pourrait laisser une trace avec ça,  pour valoir qui de droit. Tandis que dans l’écriture adressée à autrui, il y la légèreté de penser qu’on n’est plus responsable de ce qui a été jeté sur le papier, que cela appartient désormais au destinataire. Qu’il en fera ce qu’il voudra. Je ne sais pas si vous me suivez ni si Boileau avait raison, mais cela ne se conçoit pas clairement dans ma tête. De plus, vous m’avez percé à jour, je suis un fieffé menteur. Mais il y a du vrai dans le mensonge. 

Alors quand vous projetez sur moi l’image du séduisant Al Dante, c’est que je vous séduis, qui que je sois, victime ou bourreau. Or, comme tout un chacun, je suis constitué des deux. Et si je veux cesser de fumer, c’est que c’est le fumeur qui est le bourreau. A partir du moment où j’ai accepté la cigarette de Lulu, je suis entré dans la bande des bourreaux. Vous vous rappelez la bande de mes agresseurs dont Lulu faisait partie ? Il en existe dans tous les collèges. Des minots qui ont perdu le goût d’apprendre ou la curiosité des autres pour mille raisons ; c’est comme ça, il y aura toujours des laissés pour compte pour que d’autres aient leur compte. Ceux-là n’ont jamais eu la foi dans les mots et sont restés dans les limbes. Je n’ai jamais été un de ces caïds des cours de récréation mais je leur ai vendu mon imagination. Pour avoir la paix, pour ne plus les avoir sur le dos, je leur faisais les mots d’excuse en contrefaisant les signatures de leurs parents, je rédigeais parfois leurs rédactions et c’était assez grisant car il n’y avait pas la pression de la bonne note. Je me vengeais à ma manière en glissant de ces perles dont les profs aiment à se gausser devant une classe entière, histoire de s’attirer les grâces des rieurs.

Vous vous trompez quand vous imaginez que je n’ai pas arrêté de fumer pendant votre absence, attendant nerveusement l’heure du courrier. Au contraire, j’ai donné mes dernières cigarettes à mon voisin de cellule et je n’ai craqué que lorsque votre lettre est arrivée ce matin. La tête m’a tourné et j’ai éprouvé un tel vertige à la première bouffée aspirée que j’ai dû me rasseoir pour mieux vous lire. Je vous laisse le choix du diagnostic quant à la cause de ce très agréable désagrément : était-ce la cigarette ou votre lettre ?

Le croirez-vous ? C’est le manque qui m’a fait devenir criminel ! Le manque d’argent m’a fait voleur, le manque de Lulu, assassin. J’ai toujours commis mes crimes alors que j’étais en manque de nicotine, vous ai-je déjà dit. Le manque de liberté m'a fait devenir prisonnier. Je ne veux plus être privé de liberté et il est donc vital que je cesse de fumer sans ressentir le moindre manque. Mon avocat m’a laissé espérer une remise de peine dans quelques mois. C’est le temps que je vous donne pour me sevrer. Pour me combler. Et ne pas seulement remplacer un manque par un autre. (Imaginez un instant que je ne puisse plus me passer de vous ?)

En fait, je ne sais pas si le manque n’est pas le drame de tout être vivant et en même temps sa raison de vivre, car lorsqu’on est comblé à quoi bon continuer à vivre puisqu’on n’a plus rien à attendre de la vie ? 

Hier, une philosophe est venue nous faire une conférence sur le bouddhisme. Elle s’est attardée sur le concept de maîtri, qui signifie littéralement « être bienveillant avec soi-même », et j’ai pensé à vous. Elle nous a alors demandé comment on percevait cette notion. Cela a d’abord été un chahut indescriptible et certains de mes camarades ont commencé à l’interpeller vivement : « Charité bien ordonnée commence par soi-même, d’accord, mais t’as peut-être pas saisi où l’on est, poupée… » Je n’ai d’ailleurs pas manqué d’y mettre mon grain de sel en lui demandant si la bienveillance envers nous-mêmes pouvait recouvrir la malveillance des matons envers nous. Elle ne s’est pas démontée et a trouvé nos remarques très intéressantes. Elle nous a expliqué que lorsqu’on se heurtait à un mur, il ne fallait pas chercher à le contourner, ou le percer d’une manière ou d’une autre (je vous laisse imaginer l’hilarité de mes co-détenus en entendant cela) mais de revenir sur soi-même. Que la cible de notre action ne peut être que nous-même. Ainsi, le cœur s’ouvre. Je l’ai bien regardée en me demandant si ce n’était pas vous, Béatrice, qui vous adressiez à moi. Après nous avoir parlé du  hinayana (« petit véhicule ») et du mahayana (« grand véhicule »), elle a fait un dessin très clair avec un grand cercle qui représentait le monde, à l’intérieur duquel des points figuraient les individus, puis elle a fait des cercles de plus en plus larges autour de ces points en disant : « chaque personne peut être responsable du bonheur des autres : plus je deviens conscient, plus j’agrandis mon cercle et plus j’agrandis mon cercle et plus il y a de personnes qui entrent dans mon cercle. Ainsi on agrandit sa conscience à l’univers entier. Je ne lui ai pas dit que la prison, c’était exactement l’inverse. Plus il y a de personnes dans le cercle, plus on est malheureux et désespéré. Cela m’a fait pensé également aux cercles de l’Enfer de mon homonyme, qui vont se rétrécissant jusqu’aux plus insupportables des douleurs. Cela m’a fait penser à nous (je vous associe déjà à mon périple), enfin à moi, qui me dirige de plus en plus profondément dans les enfers. 

J’aurai dû vous parler des avares et des prodigues. Ma préférence va bien évidemment aux seconds (vous êtes si avare de vous). Cette petite bonne femme courageuse doit son salut à la blondeur de son sourire, car je n’aurai pas donné cher de la peau d’un universitaire bedonnant et pontifiant… Faire une communication sur le bonheur à des détenus de droit commun, n’est-ce pas une provocation ou une perversité de plus de la part de la direction ? Dites-moi la vérité, Béatrice, était-ce vous ?

Répondez-moi et si vous ne souhaitez pas dévoiler votre histoire, donnez-moi au moins des détails sur votre quotidien. Quels sont les gestes que vous faites le matin, par exemple ? Prenez-vous votre petit-déjeuner en écoutant les cigales et en lisant distraitement un quotidien ? A quel moment me lisez-vous ? Suis-je votre seul correspondant ? Vous savez comme c’est important pour nous, cette petite brèche sur l’extérieur, nous avons besoin d’eau, d’air et de lumière et vous êtes tout cela pour moi, Béatrice. Je raye cette dernière phrase car je deviens mièvre (vous savez lire derrière les ratures). 
Mon voisin de cellule a commandé une télévision et je regarde distraitement un téléfilm américain. Un flic essaie d’obtenir le nom d’un criminel d’un ancien complice emprisonné. L’autre lui demande une cigarette. Le flic tend son briquet et quand le détenu avance sa bouche pour allumer sa cigarette, il l’éteint. Ce n’était pas une histoire drôle.

Ne souffrez plus, écrivez-moi.

                                                                                                                                Al.



Image: Leo Perriguey
Texte: Christine Zottele 




S'arrêter de fumer par correspondance / 6



                                                                                      Réponse au troisième cercle, le 30/07/04





            Cher Al,

            Désolée, cher Al, pour ce long retard : j’ai été arrêtée pour maladie.

            On m’a dit que vous avez refusé une remplaçante. Cela m’a fait très plaisir et a probablement contribué à hâter ma guérison.

            Pour aider les gens à s’arrêter de fumer, pas question de nous arrêter, dit la Société. A juste raison, peut-être. Je vous imaginais fumant cigarette sur cigarette pour tromper une attente qu’une maison d’arrêt ne peut rendre que plus cruelle.

            Mais votre décision m’a emplie d’une certaine fierté, je dois dire, car elle allait dans le sens d’une de mes convictions : l’attente a du bon. Et si fumer peut nuire aux spermatozoïdes, « le spermatozoïde est très, très long, et véritablement saisi d’une idée fixe et l’ovule exprime l’ennui et l’harmonie à la fois. » C’est Michaux qui l’a dit, mon chou. Faut prendre son temps et du bon. Vous voyez, moi aussi, je peux envoyer valser les règles. Si c’est pour aller dans le bon sens…

            Allez-vous dans le bon sens, Al ?

            Durant mon arrêt maladie, j’ai beaucoup réfléchi à votre histoire, à Lulu, à Dufournel, à vous. Et je me demande à qui j’écris aujourd’hui. Puisque vous pratiquez si bien le mensonge, vous pourriez tout aussi bien être un Dufournel qui se fait passer pour un séduisant Al Dante. Est-ce cela que voulez insinuer ? Avez-vous peur à ce point de ressembler au meurtrier de votre ami ?

            Vos lettres vous rendent si réel, Al, que je ne puis croire qu’un autre que vous s’y cache. Et puis vous me parlez si gentiment. Votre gentillesse me touche, mais je ne suis pas la victime que vous pensez. Oui, j’ai des faiblesses. Celles de tout homme qui a peur de la solitude et de la mort. Cesser de fumer n’empêche pas la mort. Certes, elle peut la retarder, c’est scientifiquement prouvé, mais vous n’arrêterez pas celle qui a emporté Lulu, encore moins cette chaîne pourrie de bourreaux et de victimes qui sévissent à chaque coin de rue. Comment vous en sortir ? C’est à vous de me le dire et vous ne le pourrez que lorsque cette manche qui essuie le miroir sera si usée qu’on en verra la trame. Je vous attends. Ne vous fâchez pas pour mes métaphores, Al. Elles me sont un précieux trésor, même si vous pensez qu’elles cachent plus qu’elles n’élaborent.

            La métaphore m’a sauvée et je ne saurais la renier si vous voulez m’aider à vous sauver. N’allez pas l’imaginer comme un moyen de contourner la censure de La Cigalère (comme vous y allez fort !) La métaphore est de mise à La Cigalère. Je vous écris d’une ancienne maison de repos qui s’appelait Les Cigales et que Boris a jugé bon de rebaptiser car il n’y a plus de cigales ici et il ne voyait pas dans leur nom de transport de sens suffisamment intéressant pour l’appliquer à son entreprise. Ainsi vont les choses.

            Et lorsque ses employés ont droit à une R. F., c’est que, probablement, ils ont usé d’une métaphore pas assez métaphorique. Ou pas assez thérapeutique. C’est-à-dire, n’offrant pas au correspondant un miroir suffisamment attirant pour qu’il puisse s’y retrouver.

            Quelle drôle de vie, n’est-ce pas ? Est mieux que chienne de vie.
            Ainsi vont les choses, Al. Que puis-je vous dire de plus ?

            Que Cigalère qui associe la cigarette à la galère inspire de suite confiance à qui veut s’arrêter de fumer. Mais faut-il s’arrêter là ? Non, Al. Il faut continuer de me faire confiance. Laissez  parler cet autre qui prend votre place. Je n’ai plus peur. Je sais que vous êtes là.

            Bien à vous

            Béatrice

Photo: Leo Perriguey
Texte: Béatrice Tortellini





vendredi 21 juillet 2017

S'arrêter de fumer par correspondance/5




Troisième cercle, le 15/07/04.




Miroir, oh mon beau miroir,
Alouette, alouette,
Alter ego,
Ma bonne oreille,

           


            Comment dois-je vous appeler ? Béa(titude) ou Béa –bouche cousue- ? Quand abandonnerez-vous les faux-fuyants et les métaphores ? Certes elles sont belles mais elles ont le don de me laisser sur ma faim. Du coup, je vous relis à chaque fois en fumant une nouvelle cigarette et vous n’êtes pas sans savoir que Fumer peut nuire aux spermatozoïdes et réduit la fertilité, que Fumer tue, et vous lire me fume.

            Il faut d’abord dissiper un malentendu. Nous répétons les mêmes mots sans pour autant désigner la même chose. Ainsi de l’adverbe ici. Deux personnes qui s’écrivent savent ce que le terme recouvre pour l’autre. Je reconnais que j’entretiens également les faux-fuyants puisque lorsque je désigne mon ici, c’est avec les lieux de la Divine Comédie. Or, ici, c’est la prison (ceci n’est pas une métaphore), le centre de détention de Luynes pour être précis. Je ne vous l’ai pas dit tout de suite pour éviter toute compassion ou rejet de votre part mais puisque j’abats mes cartes, abattez les vôtres.

            Je côtoie donc les damnés, les âmes en peine de la société et l’enfer, c’est de ne pas pouvoir s’isoler. Seuls, les délinquants sexuels ont droit à une certaine intimité pour leur sécurité, puisqu’ils sont placés en QI (quartier d’isolement).

            Si je vous ai bien lue, l’enfer est ailleurs pour vous. Il se situe dans ce non-lieu que vous appelez « R.F ». J’en déduis donc que cet ici d’où vous écrivez, s’il n’est pas l’enfer, n’est pas non plus le paradis. Vous parlez d’ailleurs de « lavage de cerveau ». Ici, aussi, on y a droit. Notre territoire commun serait donc un purgatoire. Je purge depuis trois ans une peine de vingt ans de réclusion pour homicide volontaire. J’ai fumé un fumier, non fumeur qui plus est. Je reconnais que le jeu de mots n’est pas fameux mais on a le droit, m’avez-vous dit. Quand vous saurez que ce fumier a été à la tête d’un réseau pédophile, que Lulu a été l’une de ses victimes et qu’il s’est suicidé à cause de cela, vous ne manquerez pas de me trouver des circonstances atténuantes 

             Mais alors me direz-vous, quel est le rapport entre la cigarette et mes crimes? Pour l’instant je vous brosse le portrait du redresseur de torts, le justicier solitaire. Vous dire que ma victime appartenait à une ligue anti-tabac n’est qu’un élément du problème. En le tuant, je n’ai fait que me débarrasser de ma culpabilité. La cigarette fumée après mon crime est comparable à celle après l’amour. J’ai commis d’autres crimes, ensuite - tous en période de sevrage, tous suivis d’une cigarette. Alors, me direz-vous, pourquoi vouloir s’arrêter ? Et je pourrais vous répondre qu’ici je ne peux guère commettre l’irréparable (quoique…) mais non, cet autre qui prend ma place, ressemble beaucoup à ma première victime, à ce salaud, à ce fumier. Comme lui, je pratique le mensonge et attire mes victimes par la gourmandise. Bien sûr je ne viole ni ne tue plus personne, mais il y a d’autres manières de faire du mal. Comme cet autre qui prend ma place vous fait peur…

            Je vais vous laisser, c’est assez pour aujourd’hui.

            Sauvez-moi Béatrice, sauvez-vous, puisque vous êtes moi. Aidez-moi à me comprendre, à vous comprendre. S’il y a des lois dans cette maison où vous travaillez, changez-en. N’acceptez pas la censure de La Cigalère. Envoyez-les au diable, et rendez-vous au Paradis. Pourquoi vous laissez-vous faire ? D’accord, c’est un hors-la-loi qui vous parle. Vous conviendrez que j’ai beaucoup donné de moi-même via Lulu. Vous ne mourrez pas parce que je ne le veux pas. Courage, n’ayez pas peur, et surtout pas de moi. Je ne vous veux aucun mal. Je ne veux que le mien.

                                                                                                         Al (a merci de vous).


Texte: Christine Zottele
Photo: Leo Perriguey





jeudi 20 juillet 2017

S'arrêter de fumer par correspondance /4





Réponse au deuxième cercle, le 14/07/04


            Cher Al,

            Mais non, cher Al, rien en vous ne me paraît vulgaire ou mercantile. Je ne suis pas employée pour vous juger. Je suis une oreille bienveillante, rappelez-vous. Seulement, je dois incarner les lois de la maison. Et les lois de cette maison sont des miroirs. Des miroirs tendus à nos correspondants, des miroirs où il leur faut cesser de projeter de la fumée s’ils veulent se trouver, ou nous trouver, nous, leur relation épistolière, ce qui revient au même. J’entends déjà vos sarcasmes, Alouette alouette me chantez-vous, et si vous faites cela, je me transforme aussitôt en Gentille Alouette. Et nous n’y gagnons rien, ni vous, ni moi.

            Approchez-vous plutôt du miroir, essuyez du revers de votre manche la buée de votre circonspection et laissez-la s’évanouir au fur et mesure de vos circonvolutions. Et cependant que vous vous concentrez, et me cherchez ou vous cherchez, dans les cercles que votre avant-bras dessine, l’intérêt pour vos cigarettes s’efface petit à petit. Du moins subissent-elles une sérieuse dévalorisation, de tendres cibiches, elles sont devenues des sèches, puis des petits cylindres. Chassez le « petit » et vous finirez par les priver entièrement de votre affection. Avez-vous noté que vous n’éprouvez même plus le besoin de les compter ? Et si elles ne comptent plus, qu’est-ce qui compte pour vous, Al ?

            Mon histoire, croyez-vous ?
            En êtes-vous si sûr ?

            Mon histoire est la vôtre. Celle que vous voulez bien me livrer. Je suis la femme dont vous rêvez, votre lectrice idéale. Et rien n’est plus concret que cet idéal-là, croyez-moi, Al. J’incarne votre désir. Votre désir d’arrêter de fumer. Par correspondance, c’est entendu, Al. Vous correspondez avec votre désir. Et cela est vrai, aussi vrai que votre rencontre avec Lulu puisque vous me la racontez. Comme Lulu, j’écoute vos histoires. Comme Lulu, je vous donne quelque chose : l’occasion de correspondre avec vous-même. D’être enfin au centre de vous-même.

            Mais je ne veux pas mourir. Ne me faites pas mourir. Cet autre qui prend votre place me fait peur, car c’est la mienne qu’il menace aussi. Savez-vous que je ne peux correspondre qu’avec vous ? Qu’en dehors de notre correspondance, je n’existe pas, pour ainsi dire. Que si vous rompiez notre contrat avant terme, avant votre décision finale, je repartirais en formation. Savez-vous ce qu’est une R.F, une Refreshing Formation ? Un endroit sans envers pour nous rafraîchir les idées où, privés de correspondance, un long et difficile travail d’introspection nous attend. Cet endroit est l’enfer, Al, tout simplement. Et je l’ai déjà connu. Tout ça pour une simple métaphore. Nous sommes tous en enfer, avais-je dit par mégarde à mon correspondant, ou en prison, je ne sais plus ce que j’ai dit, Chienne de vie !

            Alors est-ce que cette histoire de sourire entre un père et une fille m’appartient ?
Oui. Puisque je vous l’ai racontée. Vous l’avez entendue, n’est-ce pas ?
Vos oreilles sont bien réelles, de chair et de sang, avec un petit tempo qui bat au creux. Vous l’avez vu ce sourire, n’est-ce pas ? Vos yeux sont bien réels, de fibres et de fluides, petites caméras extralucides qui veillent en permanence.

            Moi aussi, je l’ai vu ce sourire. Qu’importe si c’est à la télé ? C’est une histoire qui circule entre nous, de vous à moi, et qui dépasse le quotidien cathodique. De moi, je ne sais plus grand chose, Al. On subit une sorte de lavage de cerveau, à force de vivre ici. Et c’est mieux ainsi. Je préfère être votre Béatrice. Ou votre Lulu. Comme Lulu, je me suis beaucoup battue, petite. De cela, je me souviens. Trop de tempérament disait ma mère. Je me suis calmée, ici. C’est bien calme, ici. Et le calme est important pour cesser de fumer. Et aussi pour saisir tout ce qui se passe entre les yeux et les oreilles. C’est comme ça qu’on reste le mieux à l’écoute de notre correspondant. Notre formation nous apprend à faire le vide pour mieux nous concentrer et vous offrir une neutralité bienveillante. Ainsi, vous pouvez tout me dire, même les choses moches. Dire n’est pas faire, ici. Ou c’est le seul faire qui soit permis… Alors, profitez-en. Et courage !

            Béatement vôtre

                                                                                                                     Béatrice


Texte: Béatrice Tortellini
Image: Léo Perriguey




samedi 8 juillet 2017

S'arrêter de fumer par correspondance/3



                                                                                            Dessendre-en-Braise, le 11/07/04





Cher Al,


Râlez, râlez, cher Al, il est de bon augure d’entamer sa thérapie en expirant sa mauvaise humeur. Criez, Crachez, Braillez du haut de vos poumons votre courroux : ça fait du bien. Et c’est votre bien que nous recherchons, cher Al, croyez-moi. Et pour votre bien, Al, vous savez qu’il est indispensable que je garde l’anonymat absolu. Pas d’histoire de donnant-donnant ici, c’est de votre personne dont il s’agit. C’est pour votre personne que nous correspondons, Al, pas pour du vent. Il faut accepter de donner, c’est tout. Lâcher l’habitude de fumer. Quitter, rompre, briser, déchirer. Dit-on quittant-quittant, rompant-rompant, gningnin gnangnan ? Non, pas de flonflons entre nous, Al. Donner, c’est tout, de manière infinitive, sans rien attendre d’autre que vous-même. Etes-vous prêt à faire ça, Al ? 

J’ai failli une fois à ma mission en disant sur mon compte plus qu’il n’en fallait et cela s’est avéré fort néfaste. Je ne commettrai pas la même erreur avec vous, mais déjà, je vous en dis trop.

Qu’importe qui je suis ? Je suis votre Béatrice, la femme qui vous accompagne vers votre Vita nova et je prendrai pour cela tous les visages que vous me donnerez.

Je suis cette mère que vous n’avez pas connue, ce Boris que vous ne connaissez pas, cette famille adoptive qui ne vous connaît pas. Je suis tout ce que vous croyez ne pas connaître et que pourtant vous connaissez déjà. Et vous le savez. Je suis celle qui entre dans votre monde obscur, qui se laisse guider par le bruit dantesque qui y règne. J’entends votre naissance, Al. Elle est belle, Al, belle comme un sonnet en x. En tendant bien l’oreille, je peux entendre le bruit mouillé des lèvres de votre génitrix lorsqu’elles s’écartèrent sur un sourire mauvais. Il faut dire que votre premier cri est plus fort que tout, Al, et qu’il efface de mon ouïe l’indifférence cruelle d’une mère amusicale. Et je vois un autre sourire, celui-là est dans ma mémoire, mais cela je peux vous le raconter. La méthode transpsychologique de Boris, mon père spirituel, préconise l’échange d’associations d’idées éclairantes. Les écrire est, selon lui, un excellent moyen de réduire le stress lié au sevrage. Je vois donc un autre sourire, un qui circule d’un père à une fille, ou d’une fille à un père. En tout cas, c’est le même sourire. Pour eux, c’est parti d’images, ils viennent de regarder des photos. Et des photos de la famille, y’en a plein, et des images des frères y’en a en veux-tu en voilà, mais d’elle de la fille, y’en a point. Alors, évidemment, moue maussade de la fille : Et moi, je ne vous intéressais pas ?
Et le père en serrant sa fille dans ses bras : Si c’est ce que tu crois, raison de plus pour te remuer et rendre ta vie plus intéressante. Et là, le sourire dont je vous parlais …

 Moi non plus, je ne sais pas si nous avons-là une histoire d’autodidacte, en tout cas elle fait couler l’eau dans mon moulin. Et j’aime bien le bruit de l’eau qui coule.

Les bruits de succion aussi, sont bien plaisants. Quels sont ses seins qui vous ont attaché ? à  quelles femmes ? Si je me concentrais bien sur le bruit, je pourrais les imaginer, mais déjà me retirez-vous un chaud mamelon de la bouche et me la bouclez d’une cigarette-imposture. La sèche entre en scène. Et là, je sèche. (Les jeux de mots, on a le droit aussi. Boris l’a dit)
Lulu me tend la main. Le voyez-vous ? Parlez-lui. Parlez-moi.
Je suis Lulu et vous attends dans le second cercle.

Dantesquement vôtre.

Béatrice Tortellini
                                                                                            






Deuxième cercle, le 12/07/04


Chère Béatrice,

Cela fait maintenant une bonne dizaine de fois que je relis votre lettre et je dois en convenir : la méthode a l’air de marcher puisque je n’ai pas songé une seule fois à en griller une. Le stylo s’est substitué à ce petit cylindre qui fait cracher les poumons (le premier fait-il cracher les scories de la conscience ?) et je note les questions et les sentiments que soulève chez moi votre lettre. En alternant le chaud et le froid, les mots durs et les mots doux, quelque chose en plus du sang s’est remis à circuler en moi. Vous êtes une énigme, chère Béatrice, et, je n’aurai à cœur de mettre un terme à cette correspondance que lorsque j’aurai trouvé la clé.

D’abord, l’histoire du sourire que s’échangent un père et une fille. Seriez-vous cette jeune fille qui doit faire sa place au soleil parmi trop de satellites masculins ? Boris ne serait-il pas plus qu’un père spirituel ? J’ai envie d’en savoir plus, Béa, accédez à ma requête car je suis fait comme ça ; ce donnant donnant vous semble vulgaire et mercantile ? Dans mon milieu, c’est la norme. Je vis dans un monde trivial, dans lequel même les sentiments se monnaient et dans lequel la confiance est une denrée rare et donc très chère. Ce que je veux dire, c’est que je ne suis pas une donneuse. En revanche, rompre, briser, déchirer, ce sont des actes que je ne connais que trop bien, que j’ai longtemps pratiqués. Alors je n’attends rien des autres ni de personne, mais de vous, oui, Béatrice, j’attends quelque chose parce que vous m’intéressez. C’est une relation intéressée, comme on dit. N’oubliez pas que je suis le client dans cette histoire. Ajoutez à cela une ancienne habitude d’établir et de fixer les règles du jeu. Et puis, nous avons pour objectif commun que je cesse de fumer. Aussi, je le répète, j’ai besoin que vous me donniez des détails vrais et concrets sur votre histoire. Vous n’êtes pas qu’un écran pour moi, vous vous incarnez déjà à travers les mots. Moi aussi, j’aime bien la mouillure des mots et vous les mouillez bien, si je puis me permettre. Tout cela nous emmène trop loin.
Je veux vous faire plaisir et vous parler de Lulu.

Petit, j’étais déjà petit et teigneux. Sans être particulièrement bon, j’aimais plutôt l’école, en particulier les cours de français. Mais à partir de la cinquième, j’ai commencé à me faire chambrer par mes camarades de classe qui me dépassaient tous d’une bonne tête et ça s’est gâté l’année suivante. Un soir après le collège, en attendant le bus, des troisièmes ont commencé à me chercher des noises.  « Eh ! Le nain, t’attends Blanche-Neige ?  Ca te dirait une partie de foot ? Ca tombe bien que tu sois là on n’a pas de ballon. » Je n’ai pas répondu mais ils ont insisté, se sont mis à me donner des claques dans le dos. J’ai senti monter la haine jusqu’au moment où je n’ai pu me retenir. Je me suis mis à tourner sur moi-même jusqu’à me transformer en toupie, mon cartable tendu à bout de bras comme un projectile en giration et dans un premier temps mes agresseurs se sont écartés. L’effet de surprise passé, l’un d’entre eux est parvenu à me saisir par la taille et j’ai reçu la branlée la plus mémorable de ma vie. J’ai failli perdre l’œil gauche dans la bataille. Quand ils m’ont vu étendu sur le carreau, inconscient, ils se sont tous crapahutés. Au moment où j’ai repris connaissance, à l’hosto, l’un de mes tortionnaires était assis à mon chevet. Il m’a juste dit : « Je suis content que tu te réveilles, j’ai eu vachement peur. Ces petits cons.
-       Mais t’étais avec eux : c’est même toi qui m’as ceinturé !
-       Oui, mais j’étais obligé, tu sais, sinon ça ils s’en seraient pris à moi la fois suivante. Au fait, c’est quoi ton nom ? Moi, c’est Lulu. »

Il m’a tendu un paquet de blondes. Machinalement, j’en ai pris une et l’ai mise à la bouche. De mon œil valide, j’ai vu Lulu se lever avec un objet brillant à la main. Je n’ai pas eu le temps de reculer, la flamme a vacillé et notre amitié a commencé. Je pourrais vous raconter l’indignation de l’aide-soignante quand elle a vu la chambre enfumée et mon bon œil tout rouge, et la suite encore quand Lulu s’est fait courser dans les couloirs par l’infirmière en chef. Mais vous aurez saisi l’essentiel. C’est Lulu qui m’a débauché pour pas mal de choses. En échange, je lui ai appris quelques trucs… à aimer, aussi. Il n’a jamais été capable de lire un bouquin en entier, mais je ne devais rien lui cacher de mes lectures. Il ne voulait pas que je sèche les cours, sauf circonstance exceptionnelle. Voilà pour l’anecdote.

 Lulu, c’est le premier pote. N’en concluez pas pour autant que nous étions deux gamins violents et primaires. Le lien qui nous unissait est indissociablement lié au goût âpre du sang et du tabac mêlés. Il a plus compté que mes douze frères et sœurs réunis. S’il était encore vivant – je vous raconterai ça une autre fois- nous n’aurions jamais eu l’occasion de nous écrire. Parce que le cœur du problème est beaucoup plus profond qu’il n’y paraît. Lorsque je ne fume pas, je fais des choses, comment dire, vraiment moches. Pendant mes périodes d’abstinence - j’ai essayé plusieurs fois d’arrêter- un autre que moi prend ma place et celle de Lulu.

Je ne veux pas aller plus loin avec vous pour l’instant. Me raconterez-vous un jour pourquoi vous avez brisé l’anonymat et quelles en ont été les conséquences ? Entre le trop et le pas assez, il y a quelque chose que vous pouvez me donner, Béatrice, et à mon tour, peut-être…

Je vous passe la plume qui volera à mon secours.

                                                                                                                     (Inch’) Al (lah).



Texte: Béatrice Tortellini et Christine Zottele
Images: Léo Perriguey