samedi 9 septembre 2017

s'arrêter de fumer par correspondance / 21



Luynes, le 23/08/04




            Chère Béatrice,

            Laissez-moi d’abord dissiper un malentendu : ce n’est pas vous qui me mettez en colère mais ma condition d’animal en cage. Alors quand vous usez de mots comme respectabilité, ils se heurtent à mes murs et me font mal et me rendent enragé. Mais vous ne me froissez pas, et mes oreilles sont garanties infroissables. J’en remercie mes parents qui, par l’alchimie de leur amour, fût-il malheureux ou bref, m’ont légué cette marque de fabrique. Je ne pense pas que vous m’ayez parlé d’oreilles froissées mais ne vous préoccupez-pas de savoir si on le dit ou pas. Ce qui importe, c’est vous.

            Maintenant, si vous ne voulez plus m’écrire, j’en serai profondément affligé mais c’est votre droit. L’atelier d’écriture s’est momentanément interrompu mais il reprendra en octobre - puissant réconfort même si cela ne remplace pas vos lettres. Si certains des épisodes de votre vie ne sont pas respectables, que diriez-vous de certains des miens ? Vous n’avez jamais fait de mal à quelqu’un vous, si ? Et ces périodes tordues comme vous dites, qu’est-ce qui fait qu’elles seraient moins intéressantes que les lignes droites ? J’ai toujours préféré les cordes à nœuds aux cordes lisses, les peaux parcheminées aux peaux lisses, les vieux livres aux livres qu’aucun regard n’a encore effleurés. Au fait, quel âge avez-vous, Béatrice ? Pardonnez cette question indiscrète mais cela fait plusieurs fois que vous faites référence à cette question, avec une certaine coquetterie me semble-t-il. Je ne suis pas comme ces détenus qui ont des femmes correspondantes avec l’arrière-pensée du « plus si affinités », ne serait-ce que pour bénéficier des avantages liés à un mariage lors de la réclusion. Lucie ne sera jamais remplacée et je ne cherche pas l’âme sœur. Je ne verrais aucune objection à ce que vous ayez l’âge d’être ma mère. En quoi votre âge vous rendrait-il moins belle ?

            Je suis heureux d’apprendre qu’un homme vous a aimée. Malheureux d’apprendre qu’il vous a fait du mal au point de ne plus vous voir avec vos propres yeux. Voilà une chose que je ne comprendrai jamais et ce n’est pas une question de génération : l’amour exclusif, l’amour passion. N’aimer qu’un seul, n’exister que pour un seul jusqu’à s’oublier et s’annihiler soi-même. Pas un seul enfant, pas un seul homme, pas une seule femme n’exigent cela de l’autre. Lucie, oiseau migrateur, migrait souvent et ses absences toujours suivies de retours au nid stimulaient notre amour, le rendait plus vivant. C’était aussi un oiseau social qui avait besoin d’avoir du monde autour d’elle. Tout le monde – moi le premier - à son contact bénéficiait de son appétit, de son goût du vivant. Nous recevions et sortions souvent : c’est la seule époque de ma vie où même les cons trouvaient un peu de grâce à mes yeux car elle leur en trouvait. Mais si j’existais sous son regard, dans la douceur de ses paroles et de son amour, j’ai senti à sa mort que j’existais encore, malheureusement, douloureusement, impitoyablement. Je vivais et lorsque je me regardais dans la glace, je voyais un pauvre type qui allait mal tourner, qui allait montrer au monde qu’il existait pour le malheur de certains.

            Vous voulez que je vous parle de Lucie ? Il y a peu de temps, il m’est revenu un souvenir. C’était une fin d’été assez fraîche (nous habitions un petit village du Luberon) et nous avions allumé un feu dans la cheminée, ce soir-là. Lulu devait passer quelques jours de vacances chez nous. Lorsqu’il est arrivé, Bételgeuse s’est décrochée de la porte d’entrée à laquelle elle était suspendue et l’incident ne m’aurait pas marqué si je n’avais pas remarqué le trouble de Lucie. Je l’avais offerte à Lucie qui lui avait attribué un nom et une fonction. Notre sorcière nous protègerait des visiteurs nuisibles et de tout événement  hostile à notre amour. Pour dissiper le malaise, Lucie a proposé le jeu des tableaux. Il s’agissait de deviner le titre d’un tableau en mettant en scène l’un d’entre nous, les yeux bandés, et de l’insérer dans le tableau choisi. Elle a déversé au milieu du salon une pile de bouquins d’art et je me suis proposé pour passer le premier. Lucie m’a bandé les yeux à l’aide de son foulard. Je fumais une cigarette en attendant qu’ils préparent le décor et les accessoires destinés à m’aider à sentir le tableau. Je les entendais chuchoter et s’affairer autour de moi. Une douce chaleur m’enveloppait et je commençais à voir défiler des peintures des maîtres du clair-obscur. Soudain, je n’ai plus entendu que le crépitement du feu et l’inquiétude se substitua d’un seul coup au bien-être. Lulu et Lucie étaient sortis de la pièce. Que faisaient-ils ? Pourquoi mettaient-ils tant de temps ? De quoi avais-je peur ? J’allumai une autre cigarette et tentai de me raisonner. J’étais terrifié à l’idée de mes peurs. Alors, pour donner corps à cette angoisse sourde je fis en sorte de la matérialiser en une peur concrète. Il ne me vint qu’une vulgaire scène de trahison : Lucie, lascive, dans les bras de Lulu qui l’embrassait fougueusement, et moi les regardant à travers la serrure, incapable du moindre mouvement. La perte simultanée de ma compagne et de mon ami, marquée du sceau de l’infamie. Je souris à la scène tant elle me paraissait à la fois banale et impossible. Ils revinrent à ce moment-là. Lucie prit ma cigarette. Elle me fit lever les bras pour ôter mon pull. Je sentis bientôt sur mon buste une étoffe soyeuse en même temps que les mains de Lucie. Elle prit ma main et l’attira délicatement vers sa poitrine. Elle dénuda mon épaule droite puis me fit sentir en passant plusieurs fois sous mon nez le flacon d’un parfum musqué et oriental. Lulu avait pendant ce temps enlevé mon pantalon au profit d’une longue jupe. J’étais une femme sans aucun doute. Lulu me fit lever de mon siège et me guida à l’extérieur. Je sentais maintenant que la nuit était tombée, et avec elle les étoiles. Je percevais la stridulation d’un grillon tardif. Lulu me prit alors par la taille et m’attira brutalement à lui avant de me rouler une pelle. Qu’est-ce que tu fous, Lulu, t’es malade ou quoi ? Je me dégageai vivement de son étreinte sous les rires étouffés de Lucie. Oui, j’étais une femme, mais laquelle ? Marie-Madeleine ou Lady McBeth ? Ils me firent rentrer à l’intérieur de la maison. Je sentais encore l’obscurité du dehors. Lucie me fit agenouiller et attira mes mains vers sa chevelure, qu’elle avait à l’époque longue et épaisse. J’aurais voulu que ce moment soit mon éternité. Mais elle attira maladroitement mes mains, toujours dans ses cheveux, vers les pieds nus de Lulu, et me les fit caresser. Un nouveau fou rire s’empara de mes deux complices. Ils me redressèrent et me firent asseoir face à une table en bois, jonchée de livres. Je sentis la chaleur d’une flamme près de mon visage, que je sentis aussitôt après sous la paume de ma main lorsque Lucie la prit pour me faire sentir le chandelier qu’elle posa sur la table. Enfin, Lucie replia délicatement mon bras gauche et plaça ma main sous le menton puis inclina mon visage vers la source de lumière et de chaleur. Lulu posa sa tête sur mes jambes repliées, puis me fit sentir un os de… poulet ? Alors là, je ne vous suis plus, je comprends plus rien. Je croyais que j’étais La Madeleine pénitente de Georges de La Tour, mais je me souviens pas qu’il y avait un os de poulet. Ils éclatèrent de nouveau de rire avant de m’ôter le foulard et d’applaudir à ma performance. Tu as trouvé, chéri, tu as trouvé ! Lucie me mit la reproduction sous les yeux,  et m’expliqua que n’ayant pas de crâne sous la main, ils avaient trouvé que le reste du dîner de la veille serait une tout aussi bonne indication de la mort que celle du crâne.

            Souvenir très fort. Le prochain qui me bandera les yeux sera probablement mon bourreau. Je ne peux m’empêcher de penser au tableau de Goya, dans lequel  Lulu, agenouillé et bras levés en V s’apprête à se faire fusiller. Nous lui avons fait sentir la nuit, la violence en le faisant courir à l’extérieur de la maison. Lucie a hurlé en espagnol les ordres de mise à mort. Nous lui avons fait renifler l’odeur du sang de la viande. Nous avons déchiré sa chemise, puis l’avons tiraillé d’un côté puis de l’autre, lui arrachant presque les bras. Quand on lui a retiré le bandeau, Lulu portait encore l’épouvante dans ses yeux. Il est resté longtemps à regarder la reproduction, encore très ébranlé par ce que nous venions de lui faire subir. J’imagine que d’autres images d’horreur ont dû se superposer à celles de son imagination.

            Lucie fut la dernière à passer. J’avais choisi (peut-être pour éloigner définitivement l’image du couple improbable de Lulu et de Lucie forgée pendant mon attente) Le Verrou de Fragonnard, uniquement pour la tenir dans mes bras. Lucie a su restituer jusqu’aux couleurs du tableau, elle a senti que le rideau était rouge, que sa robe était jaune, que les miens, enfin ceux de celui qui la tenait cambrée dans ses bras, étaient blancs. Elle a deviné une scène de libertinage du XVIII e siècle nous laissant pantois.

            Drôle d’impression d’évoquer ces images du passé avec vous. Mes yeux se ferment malgré moi. Peut-être avez-vous raison, finalement, je vais p’t-être bien danser avec Lucie dans mes rêves.

            Je vous en souhaite de très beaux. Quelqu’un peut-être vous accompagnera, et vous montrera que vous existez par vous-même, puisque vous êtes la rêveuse…

AL




mercredi 30 août 2017

s'arrêter de fumer par correspondance / 20



La Cigalère,
                                                                                              Dessendre-en-Braise, le 20/08/04



            Cher Al,

            J’ai peu dormi cette nuit. Je triais et triais mes souvenirs et réfléchissais à ce qui pourrait vous alléger, vous apaiser, vous aider à vous laisser aller, vous aussi. Et ce matin, l’aube m’assomma d’un amer constat : Je crains avoir peu de choses à vous raconter qui n’aient d’autre effet sur vous que d’attiser votre colère et vous éloigner plus encore de votre projet.

            Comment vous redonner la force d’écrire sur Lucie ? Je ne sais pas.

            J’ai des mots qui vous froissent. J’en suis désolée. J’ai perdu la main. Il est temps que j’arrête. Mais peut-on s’arrêter ? L’écriture, c’est comme la pluie, on ne peut pas l’arrêter. Un mot en appelle un autre. C’est bien connu, mais ce qu’ils nous disent ne l’est pas toujours. Par exemple : les oreilles froissées. Est-ce qu’on dit les oreilles froissées ? Je ne sais plus. J’ai parfois des trous de mémoire. Vous l’ai-je déjà dit ?

            Le vent froisse les feuilles des arbres, ça, on le dit, je l’ai déjà entendu. Je l’ai probablement retenu à cause… mais je m’égare. Je pensais à une fleur qui se trouve à l’entrée de La Cigalère. Elle se froisse la nuit, littéralement. Elle se tourne sur elle-même en une vrille qui semble épuiser toute sa sève. A chaque fois je me dis : c’est fini. Et puis le lendemain, elle s’ouvre à nouveau, prête à relever le défi du jour. Et pour achever d’essorer sa nuit, elle s’étale au soleil, comme si de rien n’était. Quelle vitalité ! Quel beau pied de nez au malheur, n’est-ce pas ?

            Ce n’est pas une métaphore, Al, mais la vie.
            Ce que je voulais vous dire plus haut, Al, c’est qu’on ne choisit pas toujours ce qu’on est : ma vie est traversée d’épisodes qui ne sont pas respectables. C’est comme ça. Mais la vie est ailleurs que dans mes périodes tordues. Votre saine colère me la bien fait entendre même s’il m’arrive aussi d’avoir les oreilles en vrille.

            Si je ne vous entends pas toujours bien c’est que je suis d’une autre génération, Al. Je n’ai plus cette beauté que vous me prêtez. D’ailleurs, sans vouloir vous vexer, je n’ai jamais été belle. Mais on m’a aimée. Et j’ai beaucoup aimé, à la folie. Oui, c’est un mot d’enfant, à la folie, mais je ne joue pas à l’enfant.

            Un jour, un homme m’a vue. Son regard a déchiré le fichu noir de ma mère et m’a transpercée, irradiée, jusqu’à ce que je comprenne que je n’étais plus une enfant. Quel ravissement ! Quelle terreur, aussi ! Le sentiment d’une catastrophe irréparable. Et puis, que rien, jamais, n’égalera ce ravage, ni sa violence, ni sa douceur.

            Et quand c’est fini, quand on n’est plus dans ce regard-là, on n’est plus rien.
Je, oui. Je n’étais plus rien. Je me postais devant le miroir, me demandais ce qu’il avait vu. Mais je ne voyais rien. Je n’existais que par son regard.

            Encore une histoire de fous. Me direz-vous. Une histoire tordue. Il faudrait danser le twist et s’en balancer. Vous avez raison. La danse est une belle chose. Vraiment.
D’ailleurs, si j’ai bonne mémoire, on peut dire Le vent danse dans les feuilles, non ?
Je l’ai peut-être rêvé…

            Je vous souhaite de beaux rêves, Al.

            Puissiez-vous y rejoindre votre Lucie, le temps d’une danse.

Béatrice


lundi 28 août 2017

s'arrêter de fumer par correspondance / 19



Le 20/08/04


            Chère Béatrice,

            Vous ne souhaitez pas que je vous tutoie, soit. Avec vos oreilles mal tournées, vous pourriez entendre Je te tue, toi. Mais vous avez raison, je préfère également cette polyphonie du vous, qui m’inclut dans votre cercle. En revanche, les oripeaux de la respectabilité, vous savez où je les mets ? Je m’assois dessus ou je m’en sers comme chiffons pour essuyer les traces de mes crimes. De grâce, Béatrice, ne m’irritez plus avec ces mots boursouflés de bêtise. Je préfère de loin vous honorer comme la dame à laquelle on prête allégeance mais pas de respectabilité. Allégez-moi du poids des choses et des murs, du fardeau de la réalité. Comme à la cigarette, je ne vous demande rien d’autre que de me rendre plus léger, Béatrice.

            Inutile non plus de jouer les femmes enfants. Je suis toujours surpris par la propension de certaines femmes à se faire manipuler et à devenir les victimes toutes désignées de pervers, de « pères vers » qui l’on se tourne en désespoir de cause. Vous ne voulez pas d’un regard de pitié ?  Je le conçois mais avez-vous quelque chose contre la compassion ? Je n’éprouve aucune pitié envers vous. Je ne vous plains pas. Je souhaite uniquement vous connaître. Racontez-vous donc sans craindre de moi cette pitié qui vous blesse et qui m’insulte. Allégez-vous à votre tour de votre histoire trop lourde à porter toute seule. Fille de ferme un peu lente, dites-vous de vous : voilà qui m’intéresse. J’aime tout ce qui est lent, des sucres lents aux films lents, en passant par les livres qui déroulent lentement le fil d’une conscience, avec lesquels on prend le temps d’entrer en accointance. J’aime aussi les escroqueries minutieusement et longuement préparées et dont la réussite exige justement cette lenteur.
Pour les lettres de George Sand et de Musset, je n’ai pas pris le temps de lire l’intégralité de leur œuvre et j’ai occulté la question du papier de l’époque (je me suis contenté d’utiliser un papier du début du siècle) ; le canular a été éventé. Avec le traitement de texte, il est plus facile de créer de faux inédits, mais je préfère la calligraphie des écrivains des siècles précédents. Aussi, ce temps que vous avez pris à déchiffrer les lettres n’en est que plus précieux et vous avez appris à lire d’autres signes, tout aussi essentiels, Béatrice.

            Pourquoi nous aime-t-on ? demandez-vous. Il faudrait d’abord demander Pourquoi aime-t-on ? Je ne pense pas qu’il y ait une cause ou un but à l’amour, tout au plus des circonstances. Et puis que met-on derrière le verbe aimer ? Abandonnons ce on de convenance et qui ne nous convient pas, ni à vous ni à moi. Pour ma part, j’aime fumer pour ne plus me sentir seul. C’est une compagnie comme une autre, le silence et l’écoute en plus. J’ai aimé et j’aime Lucie pour sa force, la vie qu’elle offrait à ses personnages et à ses contes, l’amour qu’elle me donnait sans compter. Je vous aime parce que j’ai besoin de vous aimer et pour ce que vous êtes. Je vois chez vous l’étincelle de la vie au travers de vos yeux qui brillent. J’entends des rires et des sanglots dans vos paroles et je respire l’odeur animale de vos cheveux roux naturels (pas ceux que votre nazi d’amant a teintés de la couleur de son idéal de tordu !). Je vous aime quand vous êtes vivante et non quand vous vous torturez les méninges sur des choses qui n’en valent pas la peine. Dois-je me raconter à cet Al, si inquiétant parfois ? Dois-je me mettre à nu et me rendre vulnérable au risque de déplaire à Boris et perdre le bénéfice du travail fait à ses côtés ? Et pourquoi pas ? Prenez le risque d’affronter vos peurs mais aussi et surtout de vous laisser conduire par vos instincts. Laissez vous aller de temps en temps. Pardonnez-moi ce ton injonctif, mais vous en avez grandement besoin, en ce moment.
            Non mais on croit rêver… C’est qui le psy ? C’est vous ou c’est l’autre prétentieux aux grandes oreilles avec sa clope vissée au bec ? Vous laissez pas faire, m’dame, c’est rien qu’un arnaqueur, et dans tous les domaines encore.

            Je laisse parler l’autre clown. Il n’a pas un vocabulaire étendu mais il n’est guère dangereux, et c’est un compagnon tout aussi valable que Langnon. Ne soyez pas effrayée par ma dualité, Béatrice. Nous sommes plusieurs à en abriter plus d’un en nous, sans pour autant être schizophrènes, ne pensez-vous pas ? Pas un psychopathe non plus et vous n’avez rien à craindre de moi, Boris non plus. C’est vrai que je ne le porte pas vraiment dans mon cœur car il joue trop souvent les censeurs. Il m’agace. Non, n’ayez pas peur de moi. Je ne tue pas les vivants. Je ne tue que les morts, que ceux qui ont tué en eux tout ce qui les rendait vivants.

            J’ai du mal à écrire aujourd’hui. Le coeur n’y est pas comme on dit. Sans doute trop lourd à traîner le cœur, comme un boulet.  Est-ce à cause de cette fin d’été maussade et grise ? D’habitude, la pluie me porte à l’allégresse. Aujourd’hui, non. Si j’étais libre, je sortirais dans les sentiers mouillés, sur les traces de mon chien, humant toutes les odeurs et respirant le ciel. Je ressens encore plus douloureusement mon enfermement. Nous autres les encagés, nous espérons la rentrée des classes comme une possible porte de sortie. Mais mon avocat m’a laissé peu d’espoir quant à la mienne, qui est une nouvelle fois remise en cause. J’ai de vagues envies. Je collecte mollement des phrases qui parlent de fumeurs.

Il pêchait, une cigarette à la bouche. Il fumait perpétuellement de ces cigarettes jaunes, papier maïs, qui ont un côté grossier, mais qu’il fumait avec une grande élégance comme s’il se fût agi de cigarettes Davidoff. (roman français)
           
            Il ne restait plus qu’à attendre. Elle alluma une cigarette et contempla sa main dans la lueur rougeoyante. Sa main ne tremblait pas. (polar suédois)

            Ils allumèrent chacun une cigarette. […]
Elle s’apprêtait à dire autre chose, mais elle tira une bouffée de sa cigarette, la jeta par terre et l’écrasa soigneusement sous son talon. […]
Il alluma une autre cigarette et se cala le dos contre un tronc d’arbre. Il ramassa quelques éclats de bois dans l’humus entre ses jambes. Il tira sur sa cigarette. […]
Arrivé à ce point de ses méditations, il écrasa sa cigarette. Quelques instants plus tard, il en alluma une autre. […]
Il s’apprêtait à allumer une cigarette avec sa dernière allumette, mais ses mains se mirent à trembler. L’allumette s’éteignit et il resta là, tenant sa cigarette d’une main et sa pochette d’allumettes vide de l’autre, fixant d’un œil vide la forêt qui s’étalait à l’infini à l’extrémité de la prairie d’un vert cru. (nouvelle de Carver où tout tient entre ces cigarettes fumées)


            Cela allégerait considérablement les livres si la cigarette était complètement abolie. Littérature ultra light, extrêmement légère. Mais même les livres me semblent fumeux, aujourd’hui. Je ne cesse de parler de légèreté, mais si c’était l’inverse ? Si c’était la pesanteur qui me manquait ? Un poids qui me retienne…

            Pardonnez-moi, Béatrice, je devais vous parler de Lucie. Mais non, décidément, je ne peux pas aujourd’hui. Écrivez-moi vite.
           AL.




samedi 26 août 2017

s'arrêter de fumer par correspondance / 18



                                                            Réponse au septième cercle, deuxième giron, le18/08/04



            Cher Al,

            Je crois que le vous nous convient mieux, Al. Non qu’il réponde mieux à votre dualité, mais à la polyphonie de la correspondance, tout simplement. Vous, c’est Al, celui dont les lettres peuvent me faire pleurer, rire, ou m’interloquer. Mais c’est moi aussi. Vous, c’est ce que je connais et ce que j’ignore. C’est beaucoup de moi. Beaucoup de toi. Peut-être plus qu’entre le simple toi et moi du tu. Vous, c’est aussi une sorte d’habit de respectabilité, une fine couche d’un beau tissu entre le toi et le moi qui assure des liaisons plus suaves ; parfois aussi, un fichu qui recouvre les oreilles et dont les bouts servent à essuyer les yeux. Il est plus facile de ravaler ses larmes derrière un Qu’est-ce que vous dites ? interloqué.

            Qu’est-ce que vous dites, Al ? Qu’est-ce que vous racontez ?
            Votre lettre est très belle, votre sollicitude me touche bien plus que je ne saurais dire, mais je ne suis pas la créature fragile à laquelle vous vous adressez. Oui, c’est de ma faute, je n’aurai pas dû dire « frêle». J’aurai dû dire J’ai perdu les rondeurs de Jabluszko, ou quelque chose comme ça.

            Je me suis laissée emporter par le pathos. C’est mon histoire qui veut ça. Pas moi, Al. Pas moi. Même si j’aimerais être cette enfant que vous voulez bercer. Même si vos grandes oreilles me tentent beaucoup. Et puis qui refuserait des pieds d’or ? Comme vous m’embellissez aussi et comme je m’en sens indigne !

            Mais d’entendre vos confessions, Al, je m’en sens capable. Ne vous laissez pas attendrir par mes histoires qui ne sont ni pires ni plus belles que d’autres. 

            Je ne sais si je préfère ce vous pantois qui m’intimide ou le vous narquois qui m’amuse et m’irrite à la fois. Je sais que raconter me met à nu et que je ne le veux pas. Ou alors il faudrait une nudité forte. Ou alors une fragilité qui ne serait que l’aveu d’une intelligence comme une autre et qu’on ne plaindrait plus. On dirait : C’est humain, cette histoire là, c’est humain.

            Et on hocherait la tête en guise d’assentiment. C’est tout.

            Si raconter ne m’apporte que la pitié des autres, je préfère me taire.

            Pardonnez-moi, Al, je suis injuste envers vous. Je crains que de vous écrire me jette en pâture à vos pires instincts. C’est aussi que vos lettres m’ont beaucoup touchée et que j’essaie de me défendre d’une manière ou d’une autre. Sans parler de moi, voyez ce qu’ils pourraient vous amener à faire quand vous menacez ce pauvre Boris !

            Croyez-moi, il n’a rien d’un monstre et n’est pas responsable de mon histoire.
           
            Je ne trouve pas ridicule du tout que La Cigalère vous soit apparu comme un signe, comme une solution possible à l’énigme que Lucie emportait avec elle. Et si vous me racontez des craques, ce n’est pas grave. Je connais le besoin de se dissimuler derrière le mensonge. Et puis, ainsi que vous l’avez déjà dit, il y a toujours une part de vérité dans le mensonge. Une vérité que l’on ne peut dire, qu’on pressent, qui fait partie des multiples indices de notre réalité.

            Boris fait partie de la mienne, comme vous à présent. Avec vos aveux et vos tricheries.
Je ne suis pas maternelle, Al. Sinon, je vous prendrais dans mes bras, vous et votre double, je vous serrerais bien fort et je vous dirais : Je vous comprends, tout va bien.

            J’aimerais vous offrir cette Béatrice-là. Mais je ne le peux. Quelque chose s’est brisé et me rend toute parole thérapeutique impossible. Et mère, je ne l’ai jamais été. J’ai trop été l’enfant des autres pour cela. On m’adoptait facilement car, de nature docile, je me prêtais facilement aux fantasmes des uns et des autres. L’enfant de tempérament dont je vous ai parlé n’a pas existé, ou bien elle est morte avec maman Tania. Il est resté une enfant hébétée qui a soudainement perdu l’usage des lettres, et que le moindre signe d’attention qu’on voulait bien lui accorder laissait éperdue de reconnaissance. Comme si elle avait pu y retrouver cette part d’elle qui avait fui le jour du massacre. Je veux dire, Al, Pour quoi nous aime-t-on ?

            Pas seulement pour ce que les autres veulent voir en nous, mais pour ce que nous sommes, non ? C’est ce que je pensais, petite. Je me demandais qu’est-ce qui fait que ces gens-là qui m’ont adoptée prennent soin de moi ? Qu’est-ce qui est beau, plaisant chez moi et qui me rend adoptable ? Car moi qui courais toujours dans le fichu noir de Tania, je ne voyais rien. Pas de pieds d’or pour m’éclairer alors. Je ne voyais ni les lettres, ni mon visage. Seulement ceux des autres que je scrutais comme des miroirs quand j’ouvrais un pan du foulard.

            Drôle d’histoire, n’est-ce pas ? Et Boris qui me regarde l’air de dire Tu racontes des histoires ! Oui, je raconte des histoires. Et alors ?

            Je me méfie maintenant de ceux qui s’occupent trop de moi. Je voudrais qu’on me laisse faire.

            Laisse-moi dire, Boris. Laisse-moi.

            Quelle Béatrice ai-je à vous offrir ? Je me le demande. Je pourrais vous raconter celle que mon premier amant désirait et qui devait être à l’exacte image de sa première femme. Il m’avait adoptée, lui aussi. Non plus comme enfant, mais comme femme. Et j’en étais si fière. Il m’avait choisie, moi, la fille de ferme un peu lente ! Mes cheveux l’avaient attiré parce qu’ils ressemblaient à ceux de sa première femme. Mais une fois chez lui et passée la magie de notre première rencontre, il s’aperçut que leur pâleur rousse était loin d’égaler la chevelure flamboyante de sa défunte femme. Il entreprit alors de m’appliquer toutes les teintures du marché, en vain. Il finit par concocter lui-même la teinte idéale. Je me prêtais volontiers à toutes ses manipulations car je voyais en elles la preuve de son attention à mon égard. J’aimais qu’il s’occupe de moi. Je n’avais plus à traire les vaches, à arracher les patates, à lessiver les sols. J’avais juste à prêter mon cuir chevelu. J’avais juste à me laisser faire. Je restais sans bouger, gardais les yeux fermés, ne me grattais pas la tête, résistais à la brûlure de la teinture aussi longtemps qu’il le fallait, attendais patiemment qu’il me mène à la baignoire, m’aide à m’agenouiller, à me pencher et qu’il me rince enfin la tête. Il l’enveloppait ensuite d’une grande serviette, pressait le linge tout autour de mon crâne et d’un seul coup, avec le geste sûr et solennel du serveur qui retire une cloche d’argent d’un plat de gourmet, soulevait le casque d’éponge d’où s’échappait un flot de rousseur éblouissante. Il me rendait éblouissante ! Je devenais la femme qu’il aimait ! Il saisissait une mèche et, comme le chercheur d’or examine une poignée de sable en roulant les grains entre ses doigts, il évaluait le résultat avec plaisir. Et j’étais heureuse de son plaisir. Les choses étaient aussi simples que ça. Un peu de poudre rouge suffisait à notre bonheur.

            Boris m’a dit que je me suis laissé faire par cet homme parce qu’il était allemand et que j’avais cherché auprès de lui cette amitié mythique dont m’avaient parlé Tania et Janosch. Pouvez-vous croire une chose pareille, Al ? Moi, oui. Tout est si clair pour Boris, qu’il est souvent bon d’adhérer à ses points de vue. Lui, aussi, croit aux signes, Al. Et je suis sûre qu’il vous dirait que Lucie n’a pas dit son dernier mot. Parce que c’est à vous de l’inventer. Il vous dirait ça.

            Et vous, Al, qu’en dites-vous ?


Béatrice